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les archives anciennes, et surtout le prêtre Jérombal. Le nom de Sanchoniathon signifie, en ancien phénicien, amateur de la vérité. Porphyre le dit, Théodoret et Bochart l’avouent. La Phénicie était appelée le pays des lettres, Kirjath sepher. Quand les Hébreux vinrent s’établir dans une partie de cette contrée, ils brûlèrent la ville des lettres, comme on le voit dans Josué et dans les Juges.

Jérombal, consulté par Sanchoniathon, était prêtre du dieu suprême, que les Phéniciens nommaient Iao, Jeova, nom réputé sacré, adopté chez les Égyptiens et ensuite chez les Juifs. On voit, par les fragments de ce monument si antique, que Tyr existait depuis très-longtemps, quoiqu’elle ne fût pas encore parvenue à être une ville puissante.

Ce mot El, qui désignait Dieu chez les premiers Phéniciens, a quelque rapport à l’Alla des Arabes ; et il est probable que de ce monosyllabe El les Grecs composèrent leur Élios. Mais ce qui est plus remarquable, c’est qu’on trouve chez les anciens Phéniciens le mot Éloa, Éloin, dont les Hébreux se servirent très-longtemps après, quand ils s’établirent dans le Canaan.

C’est de la Phénicie que les Juifs prirent tous les noms qu’ils donnèrent à Dieu, Éloa, Iao, Adonaï ; cela ne peut être autrement, puisque les Juifs ne parlèrent longtemps en Canaan que la langue phénicienne.

Ce mot Iao, ce nom ineffable chez les Juifs, et qu’ils ne prononçaient jamais, était si commun dans l’Orient que Diodore, dans son livre second, en parlant de ceux qui feignirent des entretiens avec les dieux, dit que « Minos se vantait d’avoir communiqué avec le dieu Zeus, Zamolxis avec la déesse Vesta, et le Juif Moïse avec le dieu Iao, etc. »

Ce qui mérite surtout d’être observé, c’est que Sanchoniathon, en rapportant l’ancienne cosmologie de son pays, parle d’abord du chaos d’un air ténébreux, Chautereb[1]. L’Érèbe, la nuit d’Hésiode, est prise du mot phénicien qui s’est conservé chez les Grecs. Du chaos sortit Mot, qui signifie la matière. Or, qui arrangea la matière ? C’est colpi Iao, l’esprit de Dieu, le vent de Dieu, ou plutôt la voix de la bouche de Dieu. C’est à la voix de Dieu que naquirent les animaux et les hommes[2].

  1. Dans l’Examen important de milord Bolingbroke, chapitre vi (voyez les Mélanges, année 1767), l’auteur a écrit Khautereb. On lit Chaut-ereb dans une note sur le Discours de l’empereur Julien (Mélanges, 1768), et encore dans la seconde note de la Bible expliquée (Mélanges, 1776). (B.)
  2. Cette manière d’entendre Sanchoniathon est très-naturelle ; elle est appuyée sur l’autorité de Bochart. Ceux qui l’ont critiquée savent sûrement très-bien la langue grecque ; mais ils ont prouvé que cela ne suffit pas toujours pour entendre les livres grecs. (K.)