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le théâtre où cette scène devait se passer. Jamais assemblée n’avait été plus nombreuse que celle de Pise : le concile de Constance le fut davantage.

Outre la foule de prélats et de docteurs, il y eut cent vingt-huit grands vassaux de l’empire ; l’empereur y fut presque toujours présent. Les électeurs de Mayence, de Saxe, du Palatinat, de Brandebourg, les ducs de Bavière, d’Autriche, et de Silésie, y assistèrent ; vingt-sept ambassadeurs y représentèrent leurs souverains : chacun y disputa de luxe et de magnificence ; on en peut juger par le nombre de cinquante orfèvres qui vinrent s’y établir avec leurs ouvriers pendant la tenue du concile ; on y compta cinq cents joueurs d’instruments, qu’on appelait alors ménétriers, et sept cent dix-huit courtisanes, sous la protection du magistrat. Il fallut bâtir des cabanes de bois pour loger tous ces esclaves du luxe et de l’incontinence, que les seigneurs, et, dit-on, les pères du concile traînaient après eux. On ne rougissait point de cette coutume ; elle était autorisée dans tous les États, comme elle le fut autrefois chez presque tous les peuples de l’antiquité. Au reste, l’Église de France donnait à chaque archevêque député au concile dix francs par jour (qui reviennent environ à soixante-dix de nos livres), huit à un évêque, cinq à un abbé, et trois à un docteur.

Avant de voir ce qui se passa dans ces états de la chrétienté, je dois vous rappeler, en peu de mots, quels étaient alors les principaux princes de l’Europe, et en quel état étaient leurs dominations.

Sigismond joignait le royaume de Hongrie à la dignité d’empereur : il avait été malheureux contre le fameux Bajazet, sultan des Turcs ; la Hongrie épuisée, et l’Allemagne divisée, étaient menacées du joug mahométan. Il avait encore eu plus à souffrir de ses sujets que des Turcs ; les Hongrois l’avaient mis en prison, et avaient offert la couronne à Lancelot, roi de Naples. Échappé de sa prison, il s’était rétabli en Hongrie, et enfin avait été choisi pour chef de l’empire.

En France, le malheureux Charles VI, tombé en frénésie, avait le nom de roi : ses parents, occupés à déchirer la France, en étaient moins attentifs au concile ; mais ils avaient intérêt que l’empereur ne parût pas le maître de l’Europe.

Ferdinand régnait en Aragon, et s’intéressait pour son pape Pierre Luna.

Jean II, roi de Castille, n’avait aucune influence dans les affaires de l’Europe ; mais il suivait encore le parti de Luna. La Navarre s’était aussi rangée sous son obédience.