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s’éteindre ; mais les Romains étaient bien loin de reconnaître Clément. Le schisme se perpétua des deux côtés. Les cardinaux urbanistes élurent Perin Tomasel ; et ce Perin Tomasel étant mort, ils prirent le cardinal Meliorati. Les Clémentins firent succéder à Clément, mort en 1394, Pierre Luna, Aragonais. Jamais pape n’eut moins de pouvoir à Rome que Meliorati, et Pierre Luna ne fut bientôt dans Avignon qu’un fantôme. Les Romains, qui voulurent encore rétablir leur gouvernement municipal, chassèrent Meliorati, après bien du sang répandu, quoiqu’ils le reconnussent pour pape ; et les Français, qui avaient reconnu Pierre Luna, l’assiégèrent dans Avignon même, et l’y retinrent prisonnier.

Cependant, tous ces misérables se disaient hautement « les vicaires de Dieu et les maîtres des rois » ; ils trouvaient des prêtres qui les servaient à genoux, comme des vendeurs d’orviétan trouvent des Gilles.

Les états généraux de France avaient pris dans ces temps funestes une résolution si sensée qu’il est surprenant que toutes les autres nations ne l’imitassent pas. Ils ne reconnurent aucun pape : chaque diocèse se gouverna par son évêque ; on ne paya point d’annates, on ne reconnut ni réserves ni exemptions. Rome alors dut craindre que cette administration, qui dura quelques années, ne subsistât toujours. Mais ces lueurs de raison ne jetèrent pas un éclat durable ; le clergé, les moines, avaient tellement gravé dans les têtes des princes et des peuples l’idée qu’il fallait un pape que la terre fut longtemps troublée pour savoir quel ambitieux obtiendrait par l’intrigue le droit d’ouvrir les portes du ciel.

Luna, avant son élection, avait promis de se démettre pour le bien de la paix, et n’en voulait rien faire. Un noble vénitien, nommé Corrario, qu’on élut à Rome, fit le même serment, qu’il ne garda pas mieux. Les cardinaux de l’un et de l’autre parti, fatigués des querelles générales et particulières que la dispute de la tiare traînait après elle, convinrent enfin d’assembler à Pise un concile général. Vingt-quatre cardinaux, vingt-six archevêques, cent quatre-vingt-douze évêques, deux cent quatre-vingt-neuf abbés, les députés de toutes les universités, ceux des chapitres de cent deux métropoles, trois cents docteurs de théologie, le grand-maître de Malte et les ambassadeurs de tous les rois assistèrent à cette assemblée. On y créa un nouveau pape, nommé Pierre Philargi, Alexandre V. Le fruit de ce grand concile fut d’avoir trois papes, ou antipapes, au lieu de deux. L’empereur Robert ne voulut point reconnaître ce concile, et tout fut plus brouillé qu’auparavant.