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teur. Ne cessons point de remarquer par combien de degrés il fallut que l’esprit humain passât pour concevoir un tel système. Remarquons encore que le baptême (l’immersion dans l'eau pour purifier l’âme par le corps) est un des préceptes du Zend (porte 251). La source de tous les rites est venue peut-être des Persans et des Chaldéens, jusqu’aux extrémités de la terre.

Je n’examine point ici pourquoi et comment les Babyloniens eurent des dieux secondaires en reconnaissant un dieu souverain. Ce système, ou plutôt ce chaos, fut celui de toutes les nations. Excepté dans les tribunaux de la Chine, on trouve presque partout l’extrême folie jointe à un peu de sagesse dans les lois, dans les cultes, dans les usages. L’instinct, plus que la raison, conduit le genre humain. On adore en tous lieux la Divinité, et ou la déshonore. Les Perses révérèrent des statues dès qu’ils purent avoir des sculpteurs ; tout en est plein dans les ruines de Persépolis : mais aussi on voit dans ces figures les symboles de l’immortalité ; on y voit des têtes qui s’envolent au ciel avec des ailes, symbole de l’émigration d’une vie passagère à la vie immortelle.

Passons aux usages purement humains. Je m’étonne qu’Hérodote ait dit devant toute la Grèce, dans son premier livre, que toutes les Babyloniennes étaient obligées par la loi de se prostituer, une fois dans leur vie, aux étrangers, dans le temple de Milita ou Vénus[1]. Je m’étonne encore plus que, dans toutes les histoires faites pour l’instruction de la jeunesse, on renouvelle aujourd’hui ce conte. Certes, ce devait être une belle fête et une belle dévotion que de voir accourir dans une église des marchands de chameaux, de chevaux, de bœufs et d’ânes, et de les voir descendre de leurs montures pour coucher devant l’autel avec les principales dames de la ville. De bonne foi, cette infamie peut-elle être dans le caractère d’un peuple policé ? Est-il possible que les magistrats d’une des plus grandes villes du monde aient établi une telle police ; que les maris aient consenti de prostituer

  1. De très-profonds érudits ont prétendu que le marché se faisait bien dans le temple, mais qu’il ne se consommait que dehors. Strabon dit en effet qu’après s’être livrée à l’étranger, hors du temple, la femme retournait chez elle. Où donc se consommait cette cérémonie religieuse ? Ce n’était ni chez la femme, ni chez l’étranger, ni dans un lieu profane, où le mari, et peut-être un amant de la femme, qui auraient eu le malheur d’être philosophes et d’avoir des doutes sur la religion de Babylone, eussent pu troubler cet acte de piété. C’était donc dans quelque lieu voisin du temple destiné à cet usage, et consacré à la déesse. Si ce n’était point dans l’église, c’était au moins dans la sacristie. (K.)