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prétendue restitution ; car à qui restitue-t-on, sinon à ceux qu’on regarde comme propriétaires ? Or, dans ce temps, on pensait que les papes étaient les maîtres des biens de l’Église : cependant je n’ai jamais pu découvrir ce que le pape recueillit de cette dépouille. Il est avéré qu’en Provence le pape partagea les biens meubles des templiers avec le souverain. On joignait à la bassesse de s’emparer du bien des proscrits la bonté de se déshonorer pour peu de chose ; mais y avait-il alors de l’honneur ?

Il faut considérer un événement qui se passait dans le même temps, qui fait plus d’honneur à la nature humaine, et qui a fondé une république invincible.

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CHAPITRE LXVII.


De la Suisse, et de sa révolution au commencement du XIVe siècle.


De tous les pays de l’Europe, celui qui avait le plus conservé la simplicité et la pauvreté des premiers âges était la Suisse. Si elle n’était pas devenue libre, elle n’aurait point de place dans l’histoire du monde ; elle serait confondue avec tant de provinces plus fertiles et plus opulentes qui suivent le sort des royaumes où elles sont enclavées : on ne s’attire l’attention que quand on est quelque chose par soi-même. Un ciel triste, un terrain pierreux et ingrat, des montagnes, des précipices, c’est là tout ce que la nature a fait pour les trois quarts de cette contrée. Cependant on se disputait la souveraineté de ces rochers avec la même fureur qu’on s’égorgeait pour avoir le royaume de Naples, ou l’Asie Mineure.

Dans ces dix-huit ans d’anarchie où l’Allemagne fut sans empereur, des seigneurs de châteaux et des prélats combattaient à qui aurait une petite portion de la Suisse. Leurs petites villes voulaient être libres comme les villes d’Italie, sous la protection de l’empire.

Quand Rodolphe fut empereur, quelques seigneurs de châteaux accusèrent juridiquement les cantons de Schwitz, d’Uri, et d’Underwald, de s’être soustraits à leur domination féodale. Rodolphe, qui avait autrefois combattu ces petits tyrans, jugea en faveur des citoyens.