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ses successeurs, et que tous les autres États n’étaient qu’un démembrement de l’empire.

Si Albert d’Autriche avait eu deux cent mille hommes et deux cents millions, il est clair qu’il eût profité des bontés de Boniface ; mais, étant pauvre et à peine affermi, il abandonna le pape au ridicule de sa donation.

Le roi de France eut toute la liberté de traiter le pape en prince ennemi : il se joignit à la maison des Colonnes, qui ne faisait pas plus de cas que lui des excommunications, et qui quelquefois réprimait dans Rome même cette autorité souvent redoutable ailleurs. Guillaume de Nogaret passe en Italie sous des prétextes plausibles, lève secrètement quelques cavaliers, donne rendez-vous à Sciarra Colonna. On surprend le pape dans Anagni, ville de son domaine, où il était né ; on crie : « Meure le pape, et vivent les Français ! » Le pontife ne perdit point courage : il revêtit la chape, mit sa tiare en tête ; et, portant les clefs dans une main et la croix dans l’autre, il se présenta avec majesté devant Colonna et Nogaret. Il est fort douteux que Colonna ait eu la brutalité de le frapper : les contemporains disent qu’il lui criait : « Tyran, renonce à la papauté que tu déshonores, comme tu as fait renoncer Célestin ! » Boniface répondit fièrement : « Je suis pape, et je mourrai pape. » Les Français pillèrent sa maison et ses trésors. Mais après ces violences, qui tenaient plus du brigandage que de la justice d’un grand roi, les habitants d’Anagni, ayant reconnu le petit nombre de Français, furent honteux d’avoir laissé leur compatriote et leur pontife dans les mains des étrangers : ils les chassèrent (1303). Boniface alla à Rome, méditant sa vengeance ; mais il mourut en arrivant. C’est ainsi qu’ont été traités en Italie presque tous les papes qui voulurent être trop puissants : vous les voyez toujours donnant des royaumes, et persécutés chez eux.

Philippe le Bel poursuivit son ennemi jusque dans le tombeau : il voulut faire condamner sa mémoire dans un concile ; il exigea de Clément V, né son sujet, et qui siégeait dans Avignon, que le procès contre le pape son prédécesseur fût commencé dans les formes. On l’accusait d’avoir engagé le pape Célestin V, son prédécesseur, à renoncer à la chaire pontificale ; d’avoir obtenu sa place par des voies illégitimes, et enfin d’avoir fait mourir Célestin en prison. Ce dernier fait n’était que trop véritable. Un de ses domestiques, nommé Maffredo, et treize autres témoins, déposaient qu’il avait insulté plus d’une fois à la religion qui le rendait si puissant, en disant : « Ah ! que de biens nous a