Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/537

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

dant de Gengis. (1301 et 1302) Le roi prenait cet argent pour faire, en Guienne, la guerre qu’il eut contre le roi d’Angleterre Édouard. Ce fut le premier sujet de la querelle. L’entreprise d’un évêque de la ville de Pamiers aigrit ensuite les esprits. Cet homme[1] avait cabale contre le roi dans son pays, qui ressortissait alors de la couronne, et le pape aussitôt le fit son légat à la cour de Philippe. Ce sujet, revêtu d’une dignité qui, selon la cour romaine, le rendait égal au roi même, vint à Paris braver son souverain, et le menacer de mettre son royaume en interdit : un séculier qui se fût conduit ainsi aurait été puni de mort ; il fallut user de grandes précautions pour s’assurer seulement de la personne de l’évêque, encore fallut-il le remettre entre les mains de son métropolitain, l’archevêque de Narbonne.

Vous avez déjà observé que depuis la mort de Charlemagne on ne vit aucun pontife de Rome qui n’eût des disputes ou épineuses ou violentes avec les empereurs et les rois ; vous verrez durer jusqu’au siècle de Louis XIV ces querelles, qui sont la suite nécessaire de la forme de gouvernement la plus absurde à laquelle les hommes se soient jamais soumis. Cette absurdité consistait à dépendre chez soi d’un étranger ; en effet souffrir qu’un étranger donne chez vous des fiefs, ne pouvoir recevoir de subsides des possesseurs de ces fiefs qu’avec la permission de cet étranger, et sans partager avec lui, être continuellement exposé à voir fermer par son ordre les temples que vous avez construits et dotés, convenir qu’une partie de vos sujets doit aller plaider à trois cents lieues de vos États : c’est là une petite partie des chaînes que les souverains de l’Europe s’imposèrent insensiblement, et sans presque le savoir. Il est clair que si aujourd’hui on venait pour la première fois proposer au conseil d’un souverain de se soumettre à de pareils usages, celui qui oserait en faire la proposition serait regardé comme le plus insensé des hommes. Le fardeau, d’abord léger, s’était appesanti par degrés : on sentait bien qu’il fallait le diminuer; maison n’était ni assez sage, ni assez instruit, ni assez ferme, pour s’en défaire entièrement.

(1302 et suiv.) Déjà, dans une bulle longtemps fameuse, l’évêque de Rome, Boniface VIII, avait décidé « qu’aucun clerc ne doit rien payer au roi son maître sans permission expresse du souverain pontife ». Philippe, roi de France, n’osa pas d’abord faire brûler cette bulle ; il se contenta de défendre la sortie de l’argent hors du royaume, sans nommer Rome. On négocia ; le

  1. Bernard de Saisset.