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Mais c’est aussi dans ce temps-là que plusieurs villes établissent leur gouvernement municipal, qui dure encore. Elles s’allient entre elles pour se défendre des invasions des seigneurs. Les villes anséatiques, comme Lubeck, Cologne, Brunswick, Dantzick, auxquelles quatre-vingts autres se joignent avec le temps, forment une république commerçante dispersée dans plusieurs États différents. Les Austrègues s’établissent : ce sont des arbitres de convention entre les seigneurs, comme entre les villes ; ils tiennent lieu des tribunaux et des lois, qui manquaient en Allemagne.

L’Italie se forme sur un plan nouveau avant Rodolphe de Habsbourg, et sous son règne beaucoup de villes deviennent libres. Il leur confirma cette liberté à prix d’argent. Il paraissait alors que l’Italie pouvait être pour jamais détachée de l’Allemagne.

Tous les seigneurs allemands, pour être plus puissants, s’étaient accordés à vouloir un empereur qui fût faible. Les quatre princes et les trois archevêques, qui peu à peu s’attribuèrent à eux seuls le droit d’élection, n’avaient choisi, de concert avec quelques autres princes, Rodolphe de Habsbourg pour empereur que parce qu’il était sans États considérables : c’était un seigneur suisse, qui s’était fait redouter comme un de ces chefs que les Italiens appelaient Condottieri ; il avait été le champion de l’abbé de Saint-Gall contre l’évêque de Bâle, dans une petite guerre pour quelques tonneaux de vin ; il avait secouru la ville de Strasbourg. Sa fortune était si peu proportionnée à son courage qu’il fut quelque temps grand-maître d’hôtel de ce même Ottocare, roi de Bohême, qui depuis, pressé de lui rendre hommage, répondit « qu’il ne lui devait rien, et qu’il lui avait payé ses gages ». Les princes d’Allemagne ne prévoyaient pas alors que ce même Rodolphe serait le fondateur d’une maison longtemps la plus florissante de l’Europe, et qui a été quelquefois sur le point d’avoir dans l’empire la même puissance que Charlemagne[1]. Cette puissance fut longtemps à se former ; et surtout à la fin de ce XIIIe siècle, et au commencement du XIVe l’empire n’avait sur l’Europe aucune influence.

La France eût été heureuse sous un souverain tel que saint Louis, sans ce funeste préjugé des croisades, qui causa ses malheurs, et qui le fit mourir sur les sables d’Afrique. On voit, par le grand nombre de vaisseaux équipés pour ses expéditions fatales, que la France eût pu avoir aisément une grande marine

  1. Voyez, pour le règne de Rodolphe de Habsbourg, les Annales de l’Empire.