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se défendre. Les écrivains ecclésiastiques racontent eux-mêmes que Simon de Monfort ayant allumé un bûcher pour ces malheureux, il y en eut cent quarante qui coururent, en chantant des psaumes, se précipiter dans les flammes. Le jésuite Daniel, en parlant de ces infortunés dans son Histoire de France, les appelle infâmes et détestables. Il est bien évident que des hommes qui volaient ainsi au martyre n’avaient point des mœurs infâmes. Il n’y a sans doute de détestable que la barbarie avec laquelle on les traita, et il n’y a d’infâme que les paroles de Daniel[1]. On peut seulement déplorer l’aveuglement de ces malheureux, qui croyaient que Dieu les récompenserait parce que des moines les faisaient brûler.

L’esprit de justice et de raison, qui s’est introduit depuis dans

  1. Dans le temps de la destruction des jésuites, on eut en France une légère velléité de perfectionner l’éducation. On imagina donc d’établir une chaire d’histoire à Toulouse. L’abbé Audra, qui en fut chargé, se servit de l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations, dont il eut soin de retrancher les faits qui pouvaient rendre la tyrannie du clergé trop odieuse ; mais il conserva les principes de raison et d’humanité qu’il croyait utiles. Le bas clergé de Toulouse jeta de grands cris. L’archevêque, intimidé, se crut obligé de se joindre aux persécuteurs de l’abbé Audra. Le clergé de France avait dressé, vers le même temps (en 1770), un avertissement aux fidèles contre l’incrédulité. C’était un ouvrage très-curieux, où l’on établissait qu’il n’y avait rien de plus agréable que d’avoir beaucoup de foi, et que les prêtres avaient rendu un grand service aux hommes en leur prenant leur argent, parce qu’un homme misérable qui meurt sur un fumier, avec l’espérance d’aller au ciel, est le plus heureux du monde. On y citait avec complaisance non-seulement Tertullien, qui, comme on sait, est mort hérétique et fou, mais je ne sais quelles rapsodies d’un rhéteur nommé Lactance, dont on faisait un père de l’Église. Ce Lactance, à la vérité, avait écrit qu’on ne peut rien savoir en physique ; mais en même temps il ne doutait pas que le vent ne fécondât les cavales, et il expliquait par là le mystère de l’incarnation. D’ailleurs il s’était rendu l’apologiste des assassinats par lesquels la race abominable de Constantin reconnut les bienfaits de la famille de Dioclétien. En adressant cet ouvrage aux fidèles de son diocèse, l’archevêque de Toulouse insista sur le scandale qu’avait donné le malheureux professeur d’histoire. Aussitôt les pénitents, les dévots, le bas clergé, qui avaient eu, quelques années auparavant, la consolation de faire rouer l’innocent Calas, se mirent à crier haro sur l’abbé Audra. Il ne put résister à tant d’indignités. Il tomba malade et mourut. Cette mort fut un des grands chagrins que M. de Voltaire ait essuyés. Elle lui arrachait encore des larmes peu de jours avant sa mort. Depuis ce temps on enseigne aux Toulousains l’histoire de Daniel ; ils y apprennent que leurs ancêtres étaient infâmes et détestables ; et il est défendu, sous peine d’un mandement, de leur dire que c’est aux dépouilles des comtes de Toulouse et des malheureux Albigeois que le clergé du Languedoc doit ses richesses, et son crédit, qui n’est appuyé que sur ses richesses (K.) — Voyez, dans la Correspondance, les lettres de Voltaire des 3 mars et 23 novembre 1770, et celle de d’Alembert, du 21 décembre 1770. L’abbé Audra avait fait imprimer son abrégé de Voltaire, sous le titre de : Histoire générale à l’usage des colléges, depuis Charlemagne jusqu’à nos jours, tome Ier, Toulouse, 1770, in-12. Il n’a paru que ce volume. (B.)