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On peut dire que de toutes les guerres de ce siècle, la plus juste était celle que faisait Conradin ; elle fut la plus infortunée. Le pape fit prêcher la croisade contre lui, ainsi que contre les Turcs. Ce prince est défait et pris dans la Pouille, avec son parent Frédéric, duc d’Autriche. Charles d’Anjou, qui devait honorer leur courage, les fit condamner par des jurisconsultes : la sentence portait qu’ils méritaient la mort pour avoir pris les armes contre l’Église. Ces deux princes furent exécutés publiquement à Naples par la main du bourreau.

Les historiens contemporains les plus accrédités, les plus fidèles, les Guichardin et les de Thou de ces temps-là, rapportent que Charles d’Anjou consulta le pape Clément IV, autrefois son chancelier en Provence, et alors son protecteur, et que ce prêtre lui répondit en style d’oracle : « vita Corradini, mors Caroli ; mors Corradini, vita Caroli. » Cependant les valets en robe de Charles passèrent dix mois entiers à se déterminer sur cet assassinat qu’ils devaient commettre avec le glaive de la justice. La sentence ne fut portée qu’après la mort de Clément IV[1].

On ne peut assez s’étonner que Louis IX, canonisé depuis, n’ait fait aucun reproche à son frère d’une action si barbare, si honteuse et si peu politique, lui que des Égyptiens avaient épargné si généreusement dans des circonstances bien moins favorables. Il devait condamner plus qu’un autre la férocité réfléchie de Charles son frère.

Le vainqueur, si indigne de l’être, au lieu de ménager les Napolitains, les irrita par des oppressions ; ses Provençaux et lui furent en horreur.

C’est une opinion générale qu’un gentilhomme de Sicile, nommé Jean de Procida, déguisé en cordelier, trama cette fameuse conspiration par laquelle tous les Français devaient être égorgés à la même heure, le jour de Pâques, au son de la cloche de vêpres. Il est sûr que ce Jean de Procida avait en Sicile préparé tous les esprits à une révolution, qu’il avait passé à Constantinople et en Aragon, et que le roi d’Aragon, Pierre, gendre de Mainfroi, s’était ligué avec l’empereur grec contre Charles d’Anjou ; mais il n’est guère vraisemblable qu’on eût tramé précisément la conspiration des Vêpres siciliennes. Si le complot avait été formé, c’était dans le royaume de Naples qu’il fallait principalement l’exécuter ; et cependant aucun Français n’y fut tué. Malespina

  1. Voyez les Annales de l’Empire, sur la maison de Souabe (années 1267-68). (Note de Voltaire.)