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Gengis usa du droit qu’ont eu toujours tous les princes de l’Orient, droit semblable à celui de tous les pères de famille dans la loi romaine, de choisir leurs héritiers, et de faire partage entre leurs enfants sans avoir égard à l’aînesse. Il déclara grand kan des Tartares son troisième fils Octaï, dont la postérité régna dans le nord de la Chine jusque vers le milieu du XIVe siècle. La force des armes y avait introduit les Tartares ; les querelles de religion les en chassèrent. Les prêtres lamas voulurent exterminer les bonzes ; ceux-ci soulevèrent les peuples. Les princes du sang chinois profitèrent de cette discorde ecclésiastique, et chassèrent enfin leurs dominateurs, que l’abondance et le repos avaient amollis.

Un autre fils de Gengis, nommé Touchi, eut le Turquestan, la Bactriane, le royaume d’Astracan, et le pays des Usbecs. Le fils de ce Touchi alla ravager la Pologne, la Dalmatie, la Hongrie, les environs de Constantinople (1234, 1235). Il s’appelait Batou-kan. Les princes de la Tartarie Crimée descendent de lui de mâle en mâle ; et les kans usbecs, qui habitent aujourd’hui la vraie Tartarie, vers le nord et l’orient de la mer Caspienne, rapportent aussi leur origine à cette source. Ils sont maîtres de la Bactriane septentrionale ; mais ils ne mènent dans ces beaux pays qu’une vie vagabonde, et désolent la terre qu’ils habitent.

Tuti, ou Tuli, autre fils de Gengis, eut la Perse du vivant de son père. Le fils de ce Tuti, nommé Houlacou, passa l’Euphrate, que Gengis n’avait point passé ; il détruisit pour jamais dans Bagdad l’empire des califes, et se rendit maître d’une partie de l’Asie Mineure ou Natolie, tandis que les maîtres naturels de cette belle partie de l’empire de Constantinople étaient chassés de leur capitale par les chrétiens croisés.

Un quatrième fils, nommé Zangataï, eut la Transoxane, Candahar, l’Inde septentrionale, Cachemire, le Thibet ; et tous les descendants de ces quatre monarques conservèrent quelque temps, par les armes, leurs monarchies établies par le brigandage.

Si on compare ces vastes et soudaines déprédations avec ce qui se passe de nos jours dans notre Europe, on verra une énorme différence. Nos capitaines, qui entendent l’art de la guerre infiniment mieux que les Gengis et tant d’autres conquérants ; nos armées, dont un détachement aurait dissipé avec quelques canons toutes ces hordes de Huns, d’Alains et de Scythes, peuvent à peine aujourd’hui prendre quelques villes dans leurs expéditions les plus brillantes. C’est qu’alors il n’y avait nul art, et que la force décidait du sort du monde.