Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/504

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

Mais dans ses conquêtes il ne fit que détruire, et, si on excepte Bocara et deux ou trois autres villes dont il permit qu’on reparût les ruines, son empire, de la frontière de Russie jusqu’à celle de la Chine, fut une dévastation. La Chine fut moins saccagée, parce qu’après la prise de Pékin, ce qu’il envahit ne résista pas. Il partagea avant sa mort ses États à ses quatre fils, et chacun d’eux fut un des plus puissants rois de la terre.

On assure qu’on égorgea beaucoup d’hommes sur son tombeau, et qu’on en a usé ainsi à la mort de ses successeurs qui ont régné dans la Tartarie. C’est une ancienne coutume des princes scythes, qu’on a trouvée établie depuis peu chez les nègres de Congo ; coutume digne de ce que la terre a porté de plus barbare. On prétend que c’était un point d’honneur, chez les domestiques des kans tartares, de mourir avec leurs maîtres, et qu’ils se disputaient l’honneur d’être enterrés avec eux. Si ce fanatisme était commun, si la mort était si peu de chose pour ces peuples, ils étaient faits pour subjuguer les autres nations. Les Tartares, dont l’admiration redoubla pour Gengis quand ils ne le virent plus, imaginèrent qu’il n’était point né comme les autres hommes, mais que sa mère l’avait conçu par le seul secours de l’influence céleste : comme si la rapidité de ses conquêtes n’était pas un assez grand prodige ! S’il fallait donner à de tels hommes un être surnaturel pour père, il faudrait supposer que c’est un être malfaisant.

Les Grecs, et avant eux les Asiatiques, avaient souvent appelé fils des dieux leurs défenseurs et leurs législateurs, et même les ravisseurs conquérants. L’apothéose, dans tous les temps d’ignorance, a été prodiguée à quiconque instruisit, ou servit, ou écrasa le genre humain.

Les enfants de ce conquérant étendirent encore la domination qu’avait laissée leur père. Octaï, et bientôt après Koublaï-kan, fils d’Octaï, achevèrent la conquête de la Chine. C’est ce Koublaï que vit Marc Paolo, vers l’an 1260[1], lorsque avec son frère et son oncle il pénétra dans ces pays dont le nom même était alors ignoré, et qu’il appelle le Catai. L’Europe, chez qui ce Marc Paolo est fameux pour avoir voyagé dans les États soumis par Gengis et ses enfants, ne connut longtemps ni ces États ni leurs vainqueurs.

  1. La date exacte du voyage du Vénitien Marco Polo, avec son père et son oncle, est l’année 1271. Sa relation fut écrite en 1298, et imprimée à Venise en 1496. Il en existe de nombreuses traductions dans toutes les langues. (E. B.) — Voyez l’édition en vieux français donnée par M. Pauthier, chez Firmin Didot, en 1865.