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mille croisés porteront la destruction chez ces peuples : on tua beaucoup de monde ; on ne convertit personne. On peut encore ajouter la perte de ces cent mille hommes aux seize cent mille que le fanatisme de ces temps-là coûtait à l’Europe.

Cependant il ne restait aux chrétiens d’Asie qu’Antioche, Tripoli, Joppé, et la ville de Tyr. Saladin possédait tout le reste, soit par lui-même, soit par son gendre, le sultan d’Iconium ou de Cogni.

Au bruit des victoires de Saladin toute l’Europe fut troublée. Le pape Clément III remua la France, l’Allemagne, l’Angleterre. Philippe-Auguste, qui régnait alors en France, et le vieux Henri II, roi d’Angleterre, suspendirent leurs différends, et mirent toute leur rivalité à marcher à l’envi au secours de l’Asie ; ils ordonnèrent, chacun dans leurs états, que tous ceux qui ne se croiseraient point payeraient le dixième de leurs revenus et de leurs biens meubles pour les frais de l’armement. C’est ce qu’on appelle la dîme saladine, taxe qui servait de trophée à la gloire du conquérant.

Cet empereur Frédéric Barberousse, si fameux par les persécutions qu’il essuya des papes et qu’il leur fit souffrir, se croisa presque en même temps. Il semblait être chez les chrétiens d’Asie ce que Saladin était chez les Turcs : politique, grand capitaine, éprouvé par la fortune ; il conduisait une armée de cent cinquante mille combattants. Il prit le premier la précaution d’ordonner qu’on ne reçût aucun croisé qui n’eût au moins cinquante écus, afin que chacun pût, par son industrie, prévenir les horribles disettes qui avaient contribué à faire périr les armées précédentes.

Il lui fallut d’abord combattre les Grecs. La cour de Constantinople, fatiguée d’être continuellement menacée par les Latins, fit enfin une alliance avec Saladin. Cette alliance révolta l’Europe ; mais il est évident qu’elle était indispensable : on ne s’allie point avec un ennemi naturel sans nécessité. Nos alliances d’aujourd’hui avec les Turcs, moins nécessaires peut-être, ne causent pas tant de murmures. Frédéric s’ouvrit un passage dans la Thrace les armes à la main contre l’empereur Isaac l’Ange, et, victorieux des Grecs, il gagna deux batailles contre le sultan de Cogni ; mais, s’étant baigné tout en sueur dans les eaux d’une rivière qu’on croit être le Cydnus, il en mourut, et ses victoires furent inutiles. Elles avaient coûté cher, sans doute, puisque son fils le duc de Souabe ne put rassembler de ces cent cinquante mille hommes que sept à huit mille tout au plus. Il les conduisit à Antioche, et joignit ces débris à ceux du roi de Jérusalem, Gui de Lusignan,