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avait assez de pouvoir dans l'armée pour sacrifier la fille du roi des rois ?

Descendez encore plus bas, chez des nations sauvages postérieures aux Grecs : les druides gouvernaient la nation gauloise.

Il ne paraît pas même possible que dans les premières peuplades un peu fortes[1] on ait eu d’autre gouvernement que la théocratie ; car dès qu’une nation a choisi un dieu tutélaire, ce dieu a des prêtres. Ces prêtres dominent sur l’esprit de la nation ; ils ne peuvent dominer qu’au nom de leur dieu ; ils le font donc toujours parler : ils débitent ses oracles ; et c’est par un ordre exprès de Dieu que tout s’exécute.

C’est de cette source que sont venus les sacrifices de sang humain qui ont souillé presque toute la terre. Quel père, quelle mère, aurait jamais pu abjurer la nature, au point de présenter son fils ou sa fille à un prêtre pour être égorgés sur un autel, si l'on n’avait pas été certain que le dieu du pays ordonnait ce sacrifice ?

Non-seulement la théocratie a longtemps régné, mais elle a poussé la tyrannie aux plus horribles excès où la démence humaine puisse parvenir ; et plus ce gouvernement se disait divin, plus il était abominable.

Presque tous les peuples ont sacrifié des enfants à leurs dieux ; donc ils croyaient recevoir cet ordre dénaturé de la bouche des dieux qu’ils adoraient.

Parmi les peuples qu’on appelle si improprement civilisés, je ne vois guère que les Chinois qui n’aient pas pratiqué ces horreurs absurdes. La Chine est le seul des anciens États connus qui n’ait pas été soumis au sacerdoce ; car les Japonais étaient sous les lois d’un prêtre six cents ans avant notre ère. Presque partout ailleurs la théocratie est si établie, si enracinée, que les premières histoires sont celles des dieux mêmes qui se sont incarnés pour venir gouverner les hommes. Les dieux, disaient les peuples de Thèbes et de Memphis, ont régné douze mille ans en Égypte. Brama s’incarna pour régner dans l’Inde ; Sammonocodom à Siam ; le dieu Adad gouverna la Syrie ; la déesse Cybèle avait été souveraine de Phrygie ; Jupiter, de Crète ; Saturne, de Grèce et d’Italie. Le même esprit préside à toutes ces fables ; c’est partout une confuse idée chez les hommes, que les dieux sont autrefois descendus sur la terre.

  1. On entend par premières peuplades des hommes rassemblés au nombre de quelques milliers, après plusieurs révolutions de ce globe. (Note de Voltaire.)