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Saint Jérôme, qui vécut si longtemps à Bethléem, avoue qu’on souffrait continuellement la sécheresse et la soif dans ce pays de montagnes arides, de cailloux et de sables, où il pleut rarement, où l’on manque de fontaines, et où l’industrie est obligée d’y suppléer à grands frais par des citernes.

La Palestine, malgré le travail des Hébreux, n’eut jamais de quoi nourrir ses habitants ; et de même que les treize cantons envoient le superflu de leurs peuples servir dans les armées des princes qui peuvent les payer, les Juifs allaient faire le métier de courtiers en Asie et en Afrique. A peine Alexandrie était-elle bâtie qu’ils y étaient établis. Les Juifs commerçants n’habitaient guère Jérusalem, et je doute que dans le temps le plus florissant de ce petit État il y ait jamais eu des hommes aussi opulents que le sont aujourd’hui plusieurs Hébreux d’Amsterdam, de la Haye, de Londres, de Constantinople.

Lorsque Omar, l’un des principaux successeurs de Mahomet, s’empara des fertiles pays de la Syrie, il prit la contrée de la Palestine ; et comme Jérusalem est une ville sainte pour les mahométans, il y entra chargé d’une haire et d’un sac de pénitent, et n’exigea que le tribut de treize drachmes par tête, ordonné par le pontife : c’est ce que rapporte Nicétas Coniates[1]. Omar enrichit Jérusalem d’une magnifique mosquée de marbre, couverte de plomb, ornée en dedans d’un nombre prodigieux de lampes d’argent, parmi lesquelles il y en avait beaucoup d’or pur[2]. Quand ensuite les Turcs déjà mahométans s’emparèrent du pays, vers l’an 1055, ils respectèrent la mosquée, et la ville resta toujours peuplée de sept à huit mille habitants. C’était ce que son enceinte pouvait alors contenir, et ce que tout le territoire d’alentour pouvait nourrir. Ce peuple ne s’enrichissait guère d’ailleurs que des pèlerinages des chrétiens et des musulmans. Les uns allaient visiter la mosquée, les autres l’endroit où l’on prétend que Jésus fut enterré. Tous payaient une petite redevance à l’émir turc qui résidait dans la ville, et à quelques imans qui vivaient de la curiosité des pèlerins.

  1. Dans son histoire, en vingt et un livres, qui commence au règne de Jean Comnène et finit à celui de Henri, frère de Baudouin. Nicétas, surnommé Choniotas, parce qu’il était de Chone, en Phrygie, avait été un des dignitaires de la cour de Constantinople, et ce sont de véritables mémoires qu’il a composés. La meilleure édition de son histoire est celle de Charles-Annibal Fabrot. (Paris, 1647, in-folio.) (E. B.)
  2. Elle fut fondée sur les débris de la forteresse bâtie par Hérode, et auparavant par Salomon ; forteresse qui avait servi de temple. (Note de Voltaire.)