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en interdit les domaines royaux de son évêché : de là suit une guerre civile ; mais elle ne finit que par une négociation, en reconnaissant l’évêque, et en priant le pape de faire lever l’interdit.

Les rois d’Angleterre eurent bien d’autres querelles avec l’Église. Un des rois dont la mémoire est la plus respectée chez les Anglais est Henri Ier, le troisième roi depuis la conquête, qui commença à régner en 1100. Ils lui savent bon gré d’avoir aboli la loi du couvre-feu, qui les gênait. Il fixa dans ses États les mêmes poids et les mêmes mesures, ouvrage d’un sage législateur, qui fut aisément exécuté en Angleterre, et toujours inutilement proposé en France. Il confirma les lois de saint Édouard, que son père Guillaume le Conquérant avait abrogées. Enfin, pour mettre le clergé dans ses intérêts, il renonça au droit de régale qui lui donnait l’usufruit des bénéfices vacants, droit que les rois de France ont conservé.

Il signa surtout une charte remplie de priviléges qu’il accordait à la nation : première origine des libertés d’Angleterre, tant accrues dans la suite, Guillaume le Conquérant, son père, avait traité les Anglais en esclaves qu’il ne craignait pas. Si Henri, son fils, les ménagea tant, c’est qu’il en avait besoin. Il était cadet, il ravissait le sceptre à son aîné, Robert (1103). Voilà la source de tant d’indulgences. Mais, tout adroit et tout maître qu’il était, il ne put empêcher son clergé et Rome de s’élever contre lui, pour ces mêmes investitures. Il fallut qu’il s’en désistât, et qu’il se contentât de l’hommage que les évêques lui faisaient pour le temporel.

La France était exempte de ces troubles ; la cérémonie de la crosse n’y avait pas lieu, et on ne peut attaquer tout le monde à la fois.

Il s’en fallait peu que les évêques anglais ne fussent princes temporels dans leurs évêchés ; du moins les plus grands vassaux de la couronne ne les surpassaient pas en grandeur et en richesses. Sous Étienne, successeur de Henri Ier, un évêque de Salisbury, nommé Roger, marié et vivant publiquement avec celle qu’il reconnaissait pour sa femme, fait la guerre au roi son souverain ; et, dans un de ses châteaux pris pendant cette guerre, on trouva, dit-on, quarante mille marcs d’argent. Si ce sont des marcs, des demi-livres, c’est une somme exorbitante ; si ce sont des marques, des écus, c’est encore beaucoup dans un temps où l’espèce était si rare.

Après ce règne d’Étienne, troublé par des guerres civiles, l’Angleterre prenait une nouvelle face sous Henri II, qui réunissait la Normandie, l’Anjou, la Touraine, la Saintonge, le Poitou,