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comme fauteur des tyrans, simoniaque, sacrilège, et magicien. On élit pour pape dans cette assemblée Guibert, archevêque de Ravenne. Tandis que ce nouveau pape court en Lombardie exciter les peuples contre Grégoire, Henri IV, à la tête d’une armée, va combattre son rival Rodolphe. Est-ce excès d’enthousiasme, est-ce ce qu’on appelle fraude pieuse, qui portait alors Grégoire VII à prophétiser que Henri serait vaincu et tué dans cette guerre ? « Que je ne sois point pape, dit-il dans sa lettre aux évêques allemands de son parti, si cela n’arrive avant la Saint-Pierre. » La saine raison nous apprend que quiconque prédit l’avenir est un fourbe ou un insensé. Mais considérons quelles erreurs régnaient dans les esprits des hommes. L’astrologie judiciaire fut toujours la superstition des savants. On reproche à Grégoire d’avoir cru aux astrologues. L’acte de sa déposition à Brixen porte qu’il se mêlait de deviner, d’expliquer les songes ; et c’est sur ce fondement qu’on l’accusait de magie. On l’a traité d’imposteur au sujet de cette fausse et étrange prophétie : il se peut faire qu’il ne fût que crédule, emporté, et fou furieux.

Sa prédiction retomba sur Rodolphe, sa créature. Il fut vaincu. Godefroi de Bouillon, neveu de la comtesse Mathilde, le même qui depuis conquit Jérusalem, (1080) tua dans la mêlée cet empereur que le pape se vantait d’avoir nommé. Qui croirait qu’alors le pape, au lieu de rechercher Henri, écrivit à tous les évêques teutoniques qu’il fallait élire un autre souverain, à condition qu’il rendrait hommage au pape, comme son vassal ? De telles lettres prouvent que la faction contre Henri en Allemagne était encore très-puissante.

C’était dans ce temps même que ce pape ordonnait à ses légats en France d’exiger en tribut un denier d’argent par an pour chaque maison, ainsi qu’en Angleterre.

Il traitait l’Espagne plus despotiquement ; il prétendait en être le seigneur suzerain et domanial, et il dit dans sa seizième épître qu’il vaut mieux qu’elle appartienne aux Sarrasins que de ne pas rendre hommage au saint-siége.

Il écrivit au roi de Hongrie, Salomon, roi d’un pays à peine chrétien : « Vous pouvez apprendre des anciens de votre pays que le royaume de Hongrie appartient à l’Église romaine. »

Quelque téméraires que paraissent les entreprises, elles sont toujours la suite des opinions dominantes. Il faut certainement que l’ignorance eût mis alors dans beaucoup de têtes que l’Église était la maîtresse des royaumes, puisque le pape écrivait toujours de ce style.