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que si les taureaux ont aujourd’hui des cornes, c’est parce qu’ils n’en ont pas toujours eu ?

L’homme, en général, a toujours été ce qu’il est : cela ne veut pas dire qu’il ait toujours eu de belles villes, du canon de vingt-quatre livres de balle, des opéras-comiques, et des couvents de religieuses. Mais il a toujours eu le même instinct, qui le porte à s’aimer dans soi-même, dans la compagne de son plaisir, dans ses enfants, dans ses petits-fils, dans les œuvres de ses mains.

Voilà ce qui jamais ne change d’un bout de l’univers à l’autre. Le fondement de la société existant toujours, il y a donc toujours eu quelque société ; nous n’étions donc point faits pour vivre à la manière des ours.

On a trouvé quelquefois des enfants égarés dans les bois, et vivant comme des brutes ; mais on y a trouvé aussi des moutons et des oies ; cela n’empêche pas que les oies et les moutons ne soient destinés à vivre en troupeaux.

Il y a des faquirs dans les Indes qui vivent seuls, chargés de chaînes. Oui ; et ils ne vivent ainsi qu’afin que les passants, qui les admirent, viennent leur donner des aumônes. Ils font, par un fanatisme rempli de vanité, ce que font nos mendiants des grands chemins, qui s’estropient pour attirer la compassion. Ces excréments de la société humaine sont seulement des preuves de l’abus qu’on peut faire de cette société.

Il est très-vraisemblable que l’homme a été agreste pendant des milliers de siècles, comme sont encore aujourd’hui une infinité de paysans. Mais l’homme n’a pu vivre comme les blaireaux et les lièvres.

Par quelle loi, par quels liens secrets, par quel instinct l’homme aura-t-il toujours vécu en famille sans le secours des arts, et sans avoir encore formé un langage ? C’est par sa propre nature, par le goût qui le porte à s’unir avec une femme ; c’est par l’attachement qu’un Morlaque, un Islandais, un Lapon, un Hottentot, sent pour sa compagne, lorsque son ventre, grossissant, lui donne l’espérance de voir naître de son sang un être semblable à lui ; c’est par le besoin que cet homme et cette femme ont l’un de l’autre, par l’amour que la nature leur inspire pour leur petit, dès qu’il est né, par l’autorité que la nature leur donne sur ce petit, par l’habitude de l’aimer, par l’habitude que le petit prend nécessairement d’obéir au père et à la mère, par les secours qu’ils en reçoivent dès qu’il a cinq ou six ans, par les nouveaux enfants que font cet homme et cette femme ; c’est enfin parce que, dans un âge avancé, ils voient avec plaisir leurs fils