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dans tant de dictionnaires et d’histoires, où dans chaque page le mensonge est joint à la vérité.

Le second événement est du même genre. On prétend que Henri II, successeur d’Othon III, éprouva la fidélité de sa femme Cunégonde, en la faisant marcher pieds nus sur neuf socs de charrue rougis au feu. Cette histoire, rapportée dans tant de martyrologes, mérite la même réponse que celle de la femme d’Othon.

Didier, abbé du Mont-Cassin, et plusieurs autres écrivains, rapportent un fait à peu près semblable, et qui est plus célèbre. En 1063, des moines de Florence, mécontents de leur évêque, allèrent crier à la ville et à la campagne : « Notre évêque est un simoniaque et un scélérat ; » et ils eurent, dit-on, la hardiesse de promettre qu’ils prouveraient cette accusation par l’épreuve du feu. On prit donc jour pour cette cérémonie, et ce fut le mercredi de la première semaine du carême. Deux bûchers furent dressés, chacun de dix pieds de long sur cinq de large, séparés par un sentier d’un pied et demi de largeur, rempli de bois sec. Les deux bûchers ayant été allumés, et cet espace réduit en charbon, le moine Pierre Aldobrandin passe à travers sur ce sentier, à pas graves et mesurés, et revient même prendre au milieu des flammes son manipule qu’il avait laissé tomber. Voilà ce que plusieurs historiens disent qu’on ne peut nier qu’en renversant tous les fondements de l’histoire ; mais il est sûr qu’on ne peut le croire sans renverser tous les fondements de la raison.

Il se peut faire sans doute qu’un homme passe très-rapidement entre deux bûchers, et même sur des charbons, sans en être tout à fait brûlé ; mais y passer et y repasser d’un pas grave pour reprendre son manipule, c’est une de ces aventures de la Légende dorée dont il n’est plus permis de parler à des hommes raisonnables.

La dernière épreuve que je rapporterai est celle dont on se servit pour décider en Espagne, après la prise de Tolède en 1085, si on devait réciter l’office romain, ou celui qu’on appelait mosarabique. On convint d’abord unanimement de terminer la querelle par le duel. Deux champions armés de toutes pièces combattirent dans toutes les règles de la chevalerie. Don Ruiz de Martanza, chevalier du missel mosarabique, fit perdre les arçons à son adversaire, et le renversa mourant. Mais la reine, qui avait beaucoup d’inclination pour le missel romain, voulut qu’on tentât l’épreuve du feu. Toutes les lois de la chevalerie s’y opposaient : cependant on jeta au feu les deux missels, qui probablement