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balançait la réputation de Bérenger. Voici comme il s’y prenait pour le confondre dans son traité de corpore Domini.

« On peut dire avec vérité que le corps de notre Seigneur dans l’eucharistie est le même qui est sorti de la Vierge, et que ce n’est pas le même. C’est le même quant à l’essence et aux propriétés de la véritable nature, et ce n’est pas le même quant aux espèces du pain et du vin ; de sorte qu’il est le même quant à la substance, et qu’il n’est pas le même quant à la forme. »

Cette décision théologique parut être en général celle de l’Église. Bérenger n’avait raisonné qu’en philosophe. Il s’agissait d’un objet de la foi, d’un mystère, que l’Église reconnaissait comme incompréhensible. Il était du corps de l’Église ; il était payé par elle ; il devait donc avoir la même foi qu’elle, et soumettre sa raison comme elle, disait-on. Il fut condamné au concile de Paris en 1050, condamné encore à Rome en 1079, et obligé de prononcer sa rétractation ; mais cette rétractation forcée ne fit que graver plus avant ses sentiments dans son cœur. Il mourut dans son opinion, qui ne fit alors ni schisme ni guerre civile. Le temporel seul était le grand objet qui occupait l’ambition des bénéficiers et des moines. L’autre source, qui devait faire verser tant de sang, n’était pas encore ouverte[1].

C’est après la dispute et la condamnation de Bérenger que l’Église institua l’usage de l’élévation de l’hostie, afin que le peuple, en l’adorant, ne doutât pas de la réalité qu’on avait combattue ; mais le terme de transsubstantiation ne fut pas encore attaché à ce mystère ; il ne fut adopté qu’en 1215, dans un concile de Latran.

L’opinion de Scot, de Ratram, de Bérenger, ne fut pas ensevelie ; elle se perpétua chez quelques ecclésiastiques ; elle passa aux Vaudois, aux Albigeois, aux Hussites, aux protestants, comme nous le verrons.

Vous avez dû observer que dans toutes les disputes qui ont animé les chrétiens les uns contre les autres depuis la naissance de l’Église, Rome s’est toujours décidée pour l’opinion qui soumettait le plus l’esprit humain, et qui anéantissait le plus le raisonnement : je ne parle ici que de l’historique ; je mets à part

  1. On pouvait cependant prévoir déjà les guerres purement religieuses. Le concile de Paris, tenu contre Bérenger, en 1050, déclare que « si Bérenger ne se rétractait avec ses sectateurs, toute l’armée de France ayant le clergé à la tête, en habit ecclésiastique, irait les chercher quelque part qu’ils fussent, et les assiéger jusqu’à ce qu’ils se soumissent à la foi catholique, ou quils fussent pris pour être punis de mort ». (Fleuri.) (K.)