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non corporellement, mais spirituellement. Le corps dans lequel Jésus-Christ souffrit, et le corps eucharistique, sont entièrement différents. Le premier était composé de chair et d’os animés par une âme raisonnable ; mais ce que nous nommons eucharistie n’a ni sang, ni os, ni âme. Nous devons donc l’entendre dans un sens spirituel[1]. »

Jean Scot, surnommé Érigène, parce qu’il était d’Irlande, avait longtemps auparavant, sous le règne de Charles le Chauve, et même, à ce qu’il dit, par ordre de cet empereur, soutenu à peu près la même opinion.

Du temps de Jean Scot, Ratram[2], moine de Corbie, et d’autres,

  1. « Si vous trouvez un précepte qui défende ou un crime ou une action honteuse (aut facinus aut flagitium), qui prescrive une conduite sage ou un acte de bienfaisance, ce précepte n’est pas une figure ; mais si un précepte paraît ordonner un crime ou une action honteuse, s’il paraît condamner une conduite sage ou un acte de bienfaisance, il faut l’entendre dans le sens figuré. « Si vous ne mangez la chair du fils de l’homme, si vous ne buvez point son sang, vous n’aurez point la vie au dedans de vous. » Ce précepte semble ordonner un crime ou une action honteuse. C’est donc une figure qui nous ordonne de nous unir à la passion du Seigneur, et de garder dans notre mémoire avec douceur et avec fruit que sa chair a été crucifiée et blessée pour nous.

    « Si præceptiva locutio est aut flagitium aut facinus vetans, aut utilitatem aut beneficentiam jubens, non est figurata. Si autem flagitium aut facinus videtur jubere, aut utilitatem aut beneficentiam vetare, figurata est. Nisi manducaveritis, inquit, carnem filii hominis, et sanguinem biberitis, non habebitis vitam in vobis, facinus vel flagitium videtur jubere : figura est ergo præcipiens passioni dominicæ communicandum, et suaviter atque utiliter recondendum in memoria, quodpro nobis caro ejus crucifixa et vulnerata sit. » Saint Augustin, livre IIIe de la Doctrine chrétienne.

    Au concile de Constantinople, en 754, plus de trois cents évêques dirent que l’eucharistie était la seule image permise de Jésus-Christ ; que cette image était sous la figure de pain, parce que si elle avait eu l’apparence de la figure humaine, elle aurait pu entraîner à l’idolâtrie, etc. : ils paraissaient donc ne pas admettre la réalité. Dans le second concile de Nicée, où celui de Constantinople fut rejeté, et que nous regardons comme œcuménique, on répondit à ces raisonnements, et on se rapprocha davantage de la doctrine actuelle de l’Église romaine ; mais cette discussion paraît moins intéresser le concile que le culte des images, et on ne la traite qu’incidemment. Le concile de Francfort, en Occident, rejeta, comme on sait, ce second concile de Nicée, sans faire aucune attention à cette dispute sur l’eucharistie. Mais l’on pouvait présager dès lors que les querelles sur la réalité ne tarderaient pas à troubler l’Église.

    Ces actes du second concile de Nicée, qui prouvent d’ailleurs dans quelle ignorance et dans quelle honteuse crédulité l’Église était alors plongée, sont antérieurs à Paschase Ratbert.

    Remarquons que la réalité, ou du moins la doctrine qui s’en approchait le plus, avait pour partisans ceux du culte des images ; et que les décisions de l’Église ont toujours été en faveur de l’opinion la plus opposée à la raison, et la plus propre à frapper les esprits du peuple. Voyez pages 383 et 384. (K.)

  2. Ou mieux Ratramne. (G. A.)