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que ces sentiments étaient ceux de la primitive Église. Il y a presque toujours un petit troupeau séparé du grand ; et, depuis le commencement du xie siècle, ce petit troupeau lut dispersé ou égorgé, quand il voulut trop paraître.

Le roi Robert et sa femme Constance se transportèrent à Orléans, où se tenaient quelques assemblées de ceux qu’on appelait manichéens. Les évêques firent brûler treize de ces malheureux. Le roi, la reine, assistèrent à ce spectacle indigne de leur majesté. Jamais, avant cette exécution, on n’avait en France livré au dernier supplice aucun de ceux qui dogmatisent sur ce qu’ils n’entendent point. Il est vrai que Priscillien, au ve siècle, avait été condamné à la mort dans Trêves, avec sept de ses disciples ; mais la ville de Trêves, qui était alors dans les Gaules, n’est plus annexée à la France depuis la décadence de la famille de Charlemagne. Ce qu’il faut observer, c’est que saint Martin ne voulut point communiquer avec les évêques qui avaient demandé le sang de Priscillien : il disait hautement qu’il était horrible de condamner des hommes à la mort parce qu’ils se trompent. Il ne se trouva point de saint Martin du temps du roi Robert.

Il s’élevait alors quelques légers nuages sur l’eucharistie ; mais ils ne formaient point encore d’orages. Ce sujet de querelle, qui ne devait être qu’un sujet d’adoration et de silence, avait échappé à l’imagination ardente des chrétiens grecs. Il fut probablement négligé, parce qu’il ne laissait aucune prise à cette métaphysique, cultivée par les docteurs depuis qu’ils eurent adopté les idées de Platon. Ils avaient trouvé de quoi exercer leur philosophie dans l’explication de la Trinité, dans la consubstantialité du Verbe, dans l’union des deux natures et des deux volontés, enfin dans l’abîme de la prédestination. La question si du pain et du vin sont changés en la seconde personne de la Trinité, et par conséquent en Dieu ; si on mange et on boit cette seconde personne réellement ou seulement par la foi : cette question, dis-je, était d’un autre genre, qui ne paraissait pas soumis à la philosophie de ces temps. Aussi on se contenta de faire la cène le soir dans les premiers âges du christianisme, et de communier à la messe sous les deux espèces, au temps dont je parle, sans que les peuples eussent une idée fixe et déterminée sur ce mystère étrange.

Il paraît que dans beaucoup d’Églises, et surtout en Angleterre, on croyait qu’on ne mangeait et qu’on ne buvait Dieu que spirituellement. On trouve dans la bibliothèque Bodléienne une homélie du xe siècle, dans laquelle sont ces propres mots : « C’est véritablement par la consécration le corps et le sang de Jésus-Christ,