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bun du peuple élu par des bourgeois. Plusieurs familles, qui donnèrent leurs voix à ce premier doge, subsistent encore. Elles sont les plus anciens nobles de l’Europe, sans en excepter aucune maison, et prouvent que la noblesse peut s’acquérir autrement qu’en possédant un château, ou en payant des patentes à un souverain.

Héraclée fut le premier siège de cette république jusqu’à la mort de son troisième doge. Ce ne fut que vers la fin du ixe siècle que ces insulaires, retirés plus avant dans leurs lagunes, donnèrent à cet assemblage de petites îles, qui formèrent une ville, le nom de Venise, du nom de cette côte, qu’on appelait terræ Venetorum. Les habitants de ces marais ne pouvaient subsister que par leur commerce. La nécessité fut l’origine de leur puissance. Il n’est pas assurément bien décidé que cette république fût alors indépendante. (950) On voit que Bérenger, reconnu quelque temps empereur en Italie, accorda au doge le privilège de battre monnaie. Ces doges mêmes étaient obligés d’envoyer aux empereurs, en redevance, un manteau de drap d’or tous les ans ; et Othon III leur remit en 998 cette espèce de petit tribut. Mais ces légères marques de vassalité n’ôtaient rien à la véritable puissance de Venise : car, tandis que les Vénitiens payaient un manteau d’étoffe d’or aux empereurs, ils acquirent par leur argent et par leurs armes toute la province d’Istrie, et presque toutes les côtes de Dalmatie, Spalatro, Raguse, Narenza. Leur doge prenait, vers le milieu du xe siècle, le titre de duc de Dalmatie ; mais ces conquêtes enrichissaient moins Venise que le commerce, dans lequel elle surpassait encore les Génois : car, tandis que les barons d’Allemagne et de France bâtissaient des donjons et opprimaient les peuples, Venise attirait leur argent, en leur fournissant toutes les denrées de l’Orient. La Méditerranée était déjà couverte de ses vaisseaux, et elle s’enrichissait de l’ignorance et de la barbarie des nations septentrionales de l’Europe.

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CHAPITRE XLIV.


De l’Espagne et des mahométans de ce royaume,
jusqu’au commencement du xii
e siècle.


L’Espagne était toujours partagée entre les mahométans et les chrétiens ; mais les chrétiens n’en avaient pas la quatrième partie,