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hommes, qui s’accrut avec le temps, imitèrent la circoncision des Arabes et des Égyptiens, s’attachèrent, comme ces derniers, à la distinction des viandes, prirent d’eux les ablutions, les processions, les danses sacrées, le bouc Hazazel, la vache rousse. Ils adorèrent souvent le Baal, le Belphégor de leurs autres voisins : tant la nature et la coutume l’emportent presque toujours sur la loi, surtout quand cette loi n’est pas généralement connue du peuple. Ainsi Jacob, petit-fils d’Abraham, ne fit nulle difficulté d’épouser deux sœurs, qui étaient ce que nous appelons idolâtres, et filles d’un père idolâtre. Moïse même épousa la fille d’un prêtre madianite idolâtre. Abraham était fils d’un idolâtre. Le petit-fils de Moïse, Éléazar, fut prêtre idolâtre de la tribu de Dan, idolâtre.

Ces mêmes Juifs, qui, longtemps après, crièrent tant contre les cultes étrangers, appelèrent dans leurs livres sacrés l’idolâtre Nabuchodonosor l’oint du Seigneur ; l’idolâtre Cyrus, aussi l’oint du Seigneur. Un de leurs prophètes fut envoyé à l’idolâtre Ninive, Elisée permit à l’idolâtre Naaman d’aller dans le temple de Remnon. Mais n’anticipons rien ; nous savons assez que les hommes se contredisent toujours dans leurs mœurs et dans leurs lois. Ne sortons point ici du sujet que nous traitons ; continuons à voir comment les religions diverses s’établirent.

Les peuples les plus policés de l’Asie, en deçà de l’Euphrate, adorèrent les astres. Les Chaldéens, avant le premier Zoroastre, rendaient hommage au soleil, comme firent depuis les Péruviens dans un autre hémisphère. Il faut que cette erreur soit bien naturelle à l’homme, puisqu’elle a eu tant de sectateurs dans l’Asie et dans l’Amérique. Une nation petite et à demi sauvage n’a qu’un protecteur. Devient-elle plus nombreuse, elle augmente le nombre de ses dieux. Les Égyptiens commencent par adorer Isheth, ou Isis, et ils finissent par adorer des chats. Les premiers hommages des Romains agrestes sont pour Mars ; ceux des Romains maîtres de l’Europe sont pour la déesse de l’acte du mariage, pour le dieu des latrines[1]. Et cependant Cicéron, et tous les philosophes, et tous les initiés, reconnaissaient un dieu suprême et tout-puissant. Ils étaient tous revenus, par la raison, au point dont les hommes sauvages étaient partis par instinct.

Les apothéoses ne peuvent avoir été imaginées que très-longtemps après les premiers cultes. Il n’est pas naturel de faire d’abord un dieu d’un homme que nous avons vu naître comme nous, souffrir comme nous les maladies, les chagrins, les misères

  1. Dea Pertunda, Deus Stercutius. (Note de Voltaire.)