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Ces combats[1] étaient appelés le jugement de Dieu ; c’est aussi le nom qu’on donnait à une des plus déplorables folies de ce gouvernement barbare. Les accusés étaient soumis à l’épreuve de l’eau froide, de l’eau bouillante, ou du fer ardent. Le célèbre Étienne Baluze a rassemblé toutes les anciennes cérémonies de ces épreuves[2]. Elles commençaient par la messe ; on y communiait l’accusé. On bénissait l’eau froide, on l’exorcisait ; ensuite l’accusé était jeté garrotté dans l’eau. S’il tombait au fond, il était réputé innocent ; s’il surnageait, il était jugé coupable. M. de Fleuri, dans son Histoire ecclésiastique, dit que c’était une manière sûre de ne trouver personne criminel. J’ose croire que c’était une manière de faire périr beaucoup d’innocents. Il y a bien des gens qui ont la poitrine assez large et les poumons assez légers pour ne point enfoncer, lorsqu’une grosse corde qui les lie par plusieurs tours fait avec leur corps un volume moins pesant qu’une pareille quantité d’eau. Cette malheureuse coutume, proscrite depuis dans les grandes villes, s’est conservée jusqu’à nos jours dans beaucoup de provinces. On y a très-souvent assujetti, même par sentence de juge, ceux qu’on faisait passer pour sorciers ; car rien ne dure si longtemps que la superstition, et il en a coûté la vie à plus d’un malheureux.

Le jugement de Dieu par l’eau chaude s’exécutait en faisant plonger le bras nu de l’accusé dans une cuve d’eau bouillante ; il fallait prendre au fond de la cuve un anneau bénit. Le juge, en présence des prêtres et du peuple, enfermait dans un sac le bras du patient, scellait le sac de son cachet ; et si, trois jours après, il ne paraissait sur le bras aucune marque de brûlure, l’innocence était reconnue.

Tous les historiens rapportent l’exemple de la reine Teutberge, bru de l’empereur Lothaire, petit-fils de Charlemagne, accusée d’avoir commis un inceste avec son frère, moine et sous-diacre. Elle nomma un champion qui se soumit pour elle à l’épreuve de l’eau bouillante, en présence d’une cour nombreuse. Il prit l’anneau bénit sans se brûler. Il est certain qu’on a des secrets pour soutenir l’action d’un petit feu sans péril pendant quelques secondes : j’en ai vu des exemples. Ces secrets étaient alors d’au-

  1. Voyez le chapitre des Duels, ci-après, chapitre c. (Note de Voltaire.)
  2. Dans le recueil intitulé Capitularia regum francorum, Paris, 1677, 2 vol. in-folio. Étienne Baluze était bibliothécaire de Colbert et professeur de droit canon au Collège de France. Quelques allégations de son Histoire de la maison d’Auvergne ayant déplu à Louis XIV, le savant fut relégué successivement à Rouen, à Tours et à Orléans, et ne rentra en grâce qu’après un long exil. (E. B.)