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semblait alors très-obscure. On citait des passages des pères, et surtout celui de saint Grégoire de Nice, où il est dit « qu’une personne est cause, et l’autre vient de cause : l’une sort immédiatement de la première, l’autre en sort par le moyen du Fils, par lequel moyen le Fils se réserve la propriété d’unique, sans exclure l’Esprit-Saint de la relation du Père ».

Ces autorités ne parurent pas alors assez claires[1]. Adrien Ier ne décida rien : il savait qu’on pouvait être chrétien sans pénétrer dans la profondeur de tous les mystères. Il répond qu’il ne condamne point le sentiment du roi, mais ne change rien au Symbole de Rome. Il apaise la dispute en ne la jugeant pas, et en laissant à chacun ses usages. Il traite, en un mot, les affaires spirituelles en prince ; et trop de princes les ont traitées en évêques.

Dès lors la politique profonde des papes établissait peu à peu leur puissance. On fait bientôt après un recueil de faux actes connus aujourd’hui sous le nom de Fausses Décrétales[2]. C’est, dit-on, un Espagnol nommé Isidore Mercator, ou Piscator, ou Peccator, qui les digère. Ce sont les évêques allemands, dont la bonne foi fut trompée, qui les répandent et les font valoir. On prétend avoir aujourd’hui des preuves incontestables qu’elles furent composées par un Algeram, abbé de Senones, évêque de Metz : elles sont en manuscrit dans la bibliothèque du Vatican. Mais qu’importe leur auteur ? Dans ces fausses Décrétales on suppose d’anciens canons qui ordonnent qu’on ne tiendra jamais un seul concile provincial sans la permission du pape, et que toutes les causes ecclésiastiques ressortiront à lui. On y fait parler les successeurs immédiats des apôtres, on leur suppose des écrits. Il est vrai que tout étant de ce mauvais style du VIIIe siècle, tout étant plein de fautes contre l’histoire et la géographie, l’artifice était grossier ; mais c’étaient des hommes grossiers qu’on trompait. On avait forgé dès la naissance du christianisme, comme on l’a déjà dit[3] de faux évangiles, les vers sibyllins, les livres d’Hermas, les Constitutions apostoliques, et mille autres écrits que la saine critique a réprouvés. Il est triste que pour enseigner la vérité on ait si souvent employé des actes de faussaire.

Ces fausses Décrétales ont abusé les hommes pendant huit

  1. Il s’agissait de l’hérésie des adoptiens, soutenue par Félix et Élipaud. Ils disaient que Jésus-Christ n’est fils de Dieu que par adoption et par grâce, le distinguant ainsi du Verbe, fils de Dieu par nature. Voltaire explique mal cette affaire. (G. A.)
  2. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Fausses Décrétales.
  3. Chapitre ix.