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dont le siège subsista longtemps dans le bourg de Dortmund. Les juges prononçaient peine de mort sur des délations secrètes, sans appeler les accusés. On dénonçait un Saxon, possesseur de quelques bestiaux, de n’avoir pas jeûné en carême ; les juges le condamnaient, et on envoyait des assassins qui l’exécutaient et qui saisissaient ses vaches. Cette cour étendit bientôt son pouvoir sur toute l’Allemagne : il n’y a point d’exemple d’une telle tyrannie, et elle était exercée sur des peuples libres. Daniel ne dit pas un mot de cette cour Veimique ; et Velli, qui a écrit sa sèche histoire, n’a pas été instruit de ce fait si public : et il appelle Charlemagne religieux monarque, ornement de l’humanité ! C’est ainsi parmi nous que des auteurs gagés par des libraires écrivent l’histoire[1] !

Ayant vu comment ce conquérant traita les Germains, observons comment il se conduisit avec les Arabes d’Espagne. Il arrivait déjà parmi eux ce qu’on vit bientôt après en Allemagne, en France, et en Italie. Les gouverneurs se rendaient indépendants. Les émirs de Barcelone et ceux de Saragosse s’étaient mis sous la protection de Pepin. L’émir de Saragosse, nommé Ibnal Arabi, c’est-à-dire Ibnal l’Arabe, en 778, vient jusqu’à Paderborn prier Charlemagne de le soutenir contre son souverain. Le prince français prit le parti de ce musulman ; mais il se donna bien garde de le faire chrétien. D’autres intérêts, d’autres soins. Il s’allie avec des Sarrasins contre des Sarrasins ; mais, après quelques avantages sur les frontières d’Espagne, son arrière-garde est défaite à Roncevaux, vers les montagnes des Pyrénées, par les chrétiens mêmes de ces montagnes, mêlés aux musulmans. C’est là que périt Roland son neveu. Ce malheur est l’origine de ces fables qu’un moine écrivit au xie siècle, sous le nom de l’archevêque Turpin, et qu’ensuite l’imagination de l’Arioste a embellies. On ne sait point en quel temps Charles essuya cette disgrâce ; et on ne voit point qu’il ait tiré vengeance de sa défaite. Content d’assurer ses frontières contre des ennemis trop aguerris, il n’embrasse que ce qu’il peut retenir, et règle son ambition sur les conjonctures qui la favorisent.


  1. On peut voir dans les Capitulaires la loi par laquelle Charles établit la peine de mort contre les Saxons qui se cacheront pour ne point venir au baptême, ou qui mangeront de la chair en carême. Des fanatiques ignorants ont nié l’existence de cette loi, que Fleuri a eu la bonne foi de rapporter. Quant au tribunal Veimique, établi par Charlemagne et détruit par Maximilien, on peut consulter l’article Tribunal secret de Vestphalie dans l’Encyclopédie, tome XVI. On a eu soin d’y citer les historiens et les publicistes allemands qui ont parlé de cette pieuse institution de saint Charlemagne. (K.)