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autres climats, et les hommes ayant été plus robustes et plus laborieux dans la simplicité d’un état champêtre, pour lequel ils sont nés, ils ont dû jouir d’une santé plus égale, et d’une vie un peu plus longue que dans la mollesse, ou dans les travaux malsains des grandes villes ; c’est-à-dire que si dans Constantinople, Paris et Londres, un homme, sur cent mille, arrive à cent années, il est probable que vingt hommes, sur cent mille, atteignaient autrefois cet âge. C’est ce qu’on a observé dans plusieurs endroits de l’Amérique, où le genre humain s’était conservé dans l’état de pure nature.

La peste, la petite vérole, que les caravanes arabes communiquèrent avec le temps aux peuples de l’Asie et de l’Europe, furent longtemps inconnues. Ainsi le genre humain, en Asie et dans les beaux climats de l’Europe, se multipliait plus aisément qu’ailleurs. Les maladies d’accident et plusieurs blessures ne se guérissaient pas à la vérité comme aujourd’hui ; mais l’avantage de n’être jamais attaqué de la petite vérole et de la peste compensait tous les dangers attachés à notre nature, de sorte qu’à tout prendre il est à croire que le genre humain, dans les climats favorables, jouissait autrefois d’une vie plus saine et plus heureuse que depuis l’établissement des grands empires. Ce n’est pas à dire que les hommes aient jamais vécu trois ou quatre cents ans : c’est un miracle très-respectable dans la Bible ; mais partout ailleurs c’est un conte absurde.

iii. — De l’antiquité des nations.

Presque tous les peuples, mais surtout ceux de l’Asie, comptent une suite de siècles qui nous effraye. Cette conformité entre eux doit au moins nous faire examiner si leurs idées sur cette antiquité sont destituées de toute vraisemblance.

Pour qu’une nation soit rassemblée en corps de peuple, qu’elle soit puissante, aguerrie, savante, il est certain qu’il faut un temps prodigieux. Voyez l’Amérique ; on n’y comptait que deux royaumes quand elle fut découverte, et encore, dans ces deux royaumes, on n’avait pas inventé l’art d’écrire. Tout le reste de ce vaste continent était partagé, et l’est encore, en petites sociétés à qui les arts sont inconnus. Toutes ces peuplades vivent sous des huttes ; elles se vêtissent de peaux de bêtes dans les climats froids, et vont presque nues dans les tempérés. Les unes se nourrissent de la chasse, les autres de racines qu’elles pétrissent : elles n’ont