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nistre, fit demander d’abord au pape quel était le vrai roi, ou de celui qui n’en avait que le droit et le nom, ou de celui qui en avait l’autorité et le mérite ; et que le pape décida que le ministre devait être roi. Il n’a jamais été prouvé qu’on ait joué cette comédie ; mais ce qui est vrai, c’est que le pape Étienne fit appela Pepin à son secours contre les Lombards, qu’il vint en France se jeter aux pieds de Pepin, en 754, et ensuite le couronner avec des cérémonies qu’on appelait sacre. C’était une imitation d’un ancien appareil judaïque. Samuel avait versé de l’huile sur la tête de Saül ; les rois lombards se faisaient ainsi sacrer ; les ducs de Bénévent même avaient adopté cet usage, pour en imposer aux peuples. On employait l’huile dans l’installation des évêques ; et on croyait imprimer un caractère de sainteté au diadème, en y joignant une cérémonie épiscopale. Un roi goth, nommé Vamba, fut sacré en Espagne avec de l’huile bénite, en 674. Mais les Arabes vainqueurs firent bientôt oublier cette cérémonie, que les Espagnols n’ont jamais renouvelée.

Pepin ne fut donc pas le premier roi sacré en Europe, comme nous l’écrivons tous les jours. Il avait déjà reçu cette onction de l’Anglais Boniface, missionnaire en Allemagne, et évéque de Mayence, qui, ayant voyagé longtemps en Lombardie, le sacra suivant l’usage de ce pays.

Remarquez attentivement que ce Boniface avait été créé évêque de Mayence par Carloman, frère de l’usurpateur Pepin, sans aucun concours du pape, sans que la cour romaine influât alors sur la nomination des évêchés dans le royaume des Francs. Rien ne vous convaincra plus que toutes les lois civiles et ecclésiastiques sont dictées par la convenance, que la force les maintient, que la faiblesse les détruit, et que le temps les change. Les évêques de Rome prétendaient une autorité suprême, et ne l’avaient pas. Les papes, sous le joug des rois lombards, auraient laissé toute la puissance ecclésiastique en France au premier Franc qui les aurait délivrés du joug en Italie.

Le pape Étienne avait plus besoin de Pepin que Pepin n’avait besoin de lui ; il y paraît bien, puisque ce fut le prêtre qui vint implorer la protection du guerrier. Le nouveau roi fit renouveler son sacre par l’évêque de Rome dans l’église de Saint-Denis : ce fait paraît singulier. On ne se fait pas couronner deux fois quand on croit la première cérémonie suffisante. Il paraît donc que, dans l’opinion des peuples, un évêque de Rome était quelque chose de plus saint, de plus autorisé qu’un évêque d’Allemagne ; que les moines de Saint-Denis, chez qui se faisait le second sacre.