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Astolfe prétendit avoir Rome par le droit de sa conquête. Le pape Etienne II, seul défenseur des malheureux Romains, envoya demander du secours à l’empereur Constantin, surnommé Copronyme. Ce misérable empereur envoya pour tout secours un officier du palais, avec une lettre pour le roi lombard. C’est cette faiblesse des empereurs grecs qui fut l’origine du nouvel empire d’Occident et de la grandeur pontificale.

Vous ne voyez avant ce temps aucun évêque qui ait aspiré à la moindre autorité temporelle, au moindre territoire. Comment l’auraient-ils osé ? leur législateur fut un pauvre qui catéchisa des pauvres. Les successeurs de ces premiers chrétiens furent pauvres. Le clergé ne fit un corps que sous Constantin Ier ; mais cet empereur ne souffrit pas qu’un évêque fût propriétaire d’un seul village. Ce ne peut être que dans des temps d’anarchie que les papes aient obtenu quelques seigneuries. Ces domaines furent d’abord médiocres. Tout s’agrandit, et tout tombe avec le temps.

Lorsqu’on passe de l’histoire de l’empire romain à celle des peuples qui l’ont déchiré dans l’Occident, on ressemble à un voyageur qui, au sortir d’une ville superbe, se trouve dans des déserts couverts de ronces. Vingt jargons barbares succèdent à cette belle langue latine qu’on parlait du fond de l’Illyrie au mont Atlas. Au lieu de ces sages lois qui gouvernaient la moitié de notre hémisphère, on ne trouve plus que des coutumes sauvages. Les cirques, les amphithéâtres élevés dans toutes les provinces sont changés en masures couvertes de paille. Ces grands chemins si beaux, si solides, établis du pied du Capitole jusqu’au mont Taurus, sont couverts d’eaux croupissantes. La même révolution se fait dans les esprits ; et Grégoire de Tours, le moine de Saint-Gall, Frédegaire, sont nos Polybe et nos Tite-Live. L’entendement humain s’abrutit dans les superstitions les plus lâches et les plus insensées. Ces superstitions sont portées au point que des moines deviennent seigneurs et princes ; ils ont des esclaves, et ces esclaves n’osent pas même se plaindre. L’Europe entière croupit dans cet avilissement jusqu’au xvie siècle, et n’en sort que par des convulsions terribles.

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