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son parti. Comment donc les pères de notre véritable Église ont-ils pu citer les évangiles qui ne sont point canoniques ? Il faut bien que ces écrits fussent regardés alors comme authentiques et comme sacrés.

Ce qui paraîtrait encore plus singulier, si l’on ne savait pas de quels excès la nature humaine est capable, ce serait que dans toutes les sectes chrétiennes réprouvées par notre Église dominante, il se fût trouvé des hommes qui eussent souffert la persécution pour leurs évangiles apocryphes. Cela ne prouverait que trop que le faux zèle est martyr de l’erreur, ainsi que le véritable zèle est martyr de la vérité.

On ne peut dissimuler les fraudes pieuses que malheureusement les premiers chrétiens de toutes les sectes employèrent pour soutenir notre religion sainte, qui n’avait pas besoin de cet appui honteux. On supposa une lettre de Pilate à Tibère, dans laquelle Pilate dit à cet empereur : « Le Dieu des Juifs leur ayant promis de leur envoyer son saint du haut du ciel, qui serait leur roi à bien juste titre, et ayant promis qu’il naîtrait d’une Vierge, le Dieu des Juifs l’a envoyé en effet, moi étant président en Judée. »

On supposa un prétendu édit de Tibère, qui mettait Jésus au rang des dieux ; on supposa des Lettres de Sénèque à Paul, et de Paul à Sénèque ; on supposa le Testament des douze patriarches, qui passa très-longtemps pour authentique, et qui fut même traduit en grec par saint Jean Chrysostome ; on supposa le Testament de Moïse, celui d’Énoch, celui de Joseph ; on supposa le célèbre livre d’Énoch, que l’on regarde comme le fondement de tout le christianisme, puisque c’est dans ce seul livre qu’on rapporte l’histoire de la révolte des anges précipités dans l’enfer, et changés en diables pour tenter les hommes. Ce livre fut forgé dès le temps des apôtres, et avant même qu’on eût les Épîtres de saint Jude, qui cite les prophéties de cet Énoch septième homme après Adam. C’est ce que nous avons déjà indiqué dans le chapitre des Indes.

On supposa une lettre[1] de Jésus-Christ à un prétendu roi d’Édesse, dans le temps qu’Édesse n’avait point de roi et qu’elle appartenait aux Romains[2].

  1. Peut-être faut-il lire ici : Une lettre d’un prétendu roi d’Édesse à Jésus-Christ, et la réponse de Jésus-Christ. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, le mot Apocryphes. (B.)
  2. On donne à ce prétendu roi le nom propre d’Abgare : « Le roi Abgare à Jésus ; » et Abgare était le titre des anciens princes de ce petit pays. (Note de Voltaire.)