Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/207

Cette page a été validée par deux contributeurs.

la natte la plus légère. Nos maisons de carnage, qu’on appelle des boucheries, où l’on vend tant de cadavres pour nourrir le nôtre, mettraient la peste dans le climat de l’Inde ; il ne faut à ces nations que des nourritures rafraîchissantes et pures ; la nature leur a prodigué des forêts de citronniers, d’orangers, de figuiers, de palmiers, de cocotiers, et des campagnes couvertes de riz. L’homme le plus robuste peut ne dépenser qu’un ou deux sous par jour pour ses aliments. Nos ouvriers dépensent plus en un jour qu’un Malabare en un mois. Toutes ces considérations semblent fortifier l’ancienne opinion que le genre humain est originaire d’un pays où la nature a tout fait pour lui, et ne lui a laissé presque rien à faire ; mais cela prouve seulement que les Indiens sont indigènes, et ne prouve point du tout que les autres espèces d’hommes viennent de ces contrées. Les blancs, et les nègres, et les rouges, et les Lapons, et les Samoyèdes, et les Albinos, ne viennent certainement pas du même sol. La différence entre toutes ces espèces est aussi marquée qu’entre un lévrier et un barbet ; il n’y a donc qu’un brame mal instruit et entêté qui puisse prétendre que tous les hommes descendent de l’Indien Adimo et de sa femme[1].

L’Inde, au temps de Charlemagne, n’était connue que de nom ; et les Indiens ignoraient qu’il y eût un Charlemagne. Les Arabes, seuls maîtres du commerce maritime, fournissaient à la fois les denrées des Indes à Constantinople et aux Francs. Venise les allait déjà chercher dans Alexandrie. Le débit n’en était pas encore considérable en France chez les particuliers; elles furent longtemps inconnues en Allemagne, et dans tout le Nord. Les Romains avaient fait ce commerce eux-mêmes, dès qu’ils furent les maîtres de l’Égypte. Ainsi les peuples occidentaux ont toujours porté dans l’Inde leur or et leur argent, et ont toujours enrichi ce pays déjà si riche par lui-même. De là vient qu’on ne vit jamais les peuples de l’Inde, non plus que les Chinois et les Gangarides, sortir de leur pays pour aller exercer le brigandage chez d’autres nations, comme les Arabes, soit Juifs, soit Sarrasins ; les Tartares et les humains même, qui, postés dans le plus mauvais pays de l’Italie, subsistèrent d’abord de la guerre, et subsistent aujourd’hui de la religion.

Il est incontestable que le continent de l’Inde a été autrefois beaucoup plus étendu qu’il ne l’est aujourd’hui. Ces îles, ces immenses archipels qui l’avoisinent à l’orient et au midi, tenaient

  1. Voyez Introduction, paragraphe xvii, et, ci-après, le chapitre iv.