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Les esprits ont dégénéré dans l’Inde. Probablement le gouvernement tartare les a hébétés, comme le gouvernement turc a déprimé les Grecs, et abruti les Égyptiens. Les sciences ont presque péri de même chez les Perses, par les révolutions de l’État. Nous avons vu[1] qu’elles se sont fixées à la Chine, au même point de médiocrité où elles ont été chez nous au moyen âge, par la même cause qui agissait sur nous, c’est-à-dire par un respect superstitieux pour l’antiquité, et par les règlements même des écoles. Ainsi, dans tous pays, l’esprit humain trouve des obstacles à ses progrès.

Cependant, jusqu’au XIIIe siècle de notre ère, l’esprit vraiment philosophique ne périt pas absolument dans l’Inde. Pachimère, dans ce XIIIe siècle, traduisit quelques écrits d’un brame, son contemporain. Voici comme ce brame indien s’explique : le passage mérite attention.

« J’ai vu toutes les sectes s’accuser réciproquement d’imposture ; j’ai vu tous les mages disputer avec fureur du premier principe, et de la dernière fin. Je les ai tous interrogés, et je n’ai vu, dans tous ces chefs de factions, qu’une opiniâtreté inflexible, un mépris superbe pour les autres, une haine implacable. J’ai donc résolu de n’en croire aucun. Ces docteurs, en cherchant la vérité, sont comme une femme qui veut faire entrer son amant par une porte dérobée, et qui ne peut trouver la clef de la porte. Les hommes, dans leurs vaines recherches, ressemblent à celui qui monte sur un arbre où il y a un peu de miel ; et à peine en a-t-il mangé que les serpents qui sont autour de l’arbre le dévorent. »

Telle fut la manière d’écrire des Indiens. Leur esprit paraît encore davantage dans les jeux de leur invention. Le jeu que nous appelons des échecs, par corruption, fut inventé par eux, et nous n’avons rien qui en approche : il est allégorique comme leurs fables ; c’est l’image de la guerre. Les noms de shak, qui veut dire prince, et de pion, qui signifie soldat, se sont conservés encore dans cette partie de l’Orient. Les chiffres dont nous nous

  1. Chapitre ier.