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Les Grecs y voyageaient avant Alexandre, pour y chercher la science. C’est là que le célèbre Pilpay écrivit, il y a deux mille trois cents années, ses Fables morales, traduites dans presque toutes les langues du monde. Tout a été traité en fables et en allégories chez les Orientaux, et particulièrement chez les Indiens. Pythagore, disciple des gymnosophistes, serait lui seul une preuve incontestable que les véritables sciences étaient cultivées dans l’Inde. Un législateur en politique et en géométrie n’eût pas resté longtemps dans une école où l’on n’aurait enseigné que des mots. Il est très-vraisemblable même que Pythagore apprit chez les Indiens les propriétés du triangle rectangle, dont on lui fait honneur. Ce qui était si connu à la Chine pouvait aisément l’être dans l’Inde. On a écrit longtemps après lui qu’il avait immolé cent bœufs pour cette découverte : cette dépense est un peu forte pour un philosophe. Il est digne d’un sage de remercier d’une pensée heureuse l’Être dont nous vient toute pensée, ainsi que le mouvement et la vie ; mais il est bien plus vraisemblable que Pythagore dut ce théorème aux gymnosophistes qu’il ne l’est qu’il ait immolé cent bœufs[1].

Longtemps avant Pilpay, les sages de l’Inde avaient traité la morale et la philosophie en fables allégoriques, en paraboles. Voulaient-ils exprimer l’équité d’un de leurs rois, ils disaient que « les dieux qui président aux divers éléments, et qui sont en discorde entre eux, avaient pris ce roi pour leur arbitre ». Leurs anciennes traditions rapportent un jugement qui est à peu près le même que celui de Salomon. Ils ont une fable qui est précisé-

  1. On ne peut former que des conjectures incertaines sur ce que les Grecs ont dû de connaissances astronomiques ou géométriques, soit aux Orientaux, soit aux Égyptiens. Non-seulement nous n’avons point les écrits de Pythagore ou de Thalès ; mais les ouvrages mathématiques de Platon, ceux même de ses premiers disciples ne sont point venus jusqu’à nous. Euclide, le plus ancien auteur de ce genre dont nous ayons les écrits, est postérieur d’environ trois siècles au temps où les philosophes grecs allaient étudier les sciences hors de leur pays. Ce n’était plus alors l’Égypte qui instruisait la Grèce, mais la Grèce qui fondait une école grecque dans la nouvelle capitale de l’Égypte. Observons qu’il ne s’était passé qu’environ trois siècles entre le temps de Pythagore, qui découvrit la propriété si célèbre du triangle rectangle, et Archimède. Les Grecs, dans cet intervalle, avaient fait en géométrie des progrès prodigieux ; tandis que les Indiens et les Chinois en sont encore où ils en étaient il y a deux mille ans.

    Ainsi, dès qu’il s’agit de découvertes, pour peu qu’il y ait de dispute, la vraisemblance paraît devoir toujours être en faveur des Grecs.

    On leur reproche leur vanité nationale, et avec raison ; mais ils étaient si supérieurs à leurs voisins, ils ont été même si supérieurs à tous les autres hommes, si l’on en excepte les Européans des deux derniers siècles, que jamais la vanité nationale n’a été plus pardonnable. (K.)