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effrayent la nature. Quelques-uns passent leur vie enchaînés ; d’autres portent un carcan de fer qui plie leur corps en deux, et tient leur front toujours baissé à terre. Leur fanatisme se subdivise à l’infini. Ils passent pour chasser des démons, pour opérer des miracles ; ils vendent au peuple la rémission des péchés. Cette secte séduit quelquefois des mandarins ; et, par une fatalité qui montre que la même superstition est de tous les pays, quelques mandarins se sont fait tondre en bonzes par piété.

Ce sont eux qui, dans la Tartarie, ont à leur tête le dalai-lama, idole vivante qu’on adore, et c’est là peut-être le triomphe de la superstition humaine.

Ce dalai-lama, successeur et vicaire du dieu Fo, passe pour immortel. Les prêtres nourrissent toujours un jeune lama, désigné successeur secret du souverain pontife, qui prend sa place dès que celui-ci, qu’on croit immortel, est mort. Les princes tartares ne lui parlent qu’à genoux ; il décide souverainement tous les points de foi sur lesquels les lamas sont divisés ; enfin il s’est depuis quelque temps fait souverain du Thibet, à l’occident de la Chine. L’empereur reçoit ses ambassadeurs, et lui envoie des présents considérables.

Ces sectes sont tolérées à la Chine pour l’usage du vulgaire, comme des aliments grossiers faits pour le nourrir ; tandis que les magistrats et les lettrés, séparés en tout du peuple, se nourrissent d’une substance plus pure ; il semble en effet que la populace ne mérite pas une religion raisonnable. Confucius gémissait pourtant de cette foule d’erreurs : il y avait beaucoup d’idolâtres de son temps. La secte de Laokium avait déjà introduit les superstitions chez le peuple. « Pourquoi, dit-il dans un de ses livres, y a-t-il plus de crimes chez la populace ignorante que parmi les lettrés ? c’est que le peuple est gouverné par les bonzes. »

Beaucoup de lettrés sont, à la vérité, tombés dans le matérialisme ; mais leur morale n’en a point été altérée. Ils pensent que la vertu est si nécessaire aux hommes et si aimable par elle-même, qu’on n’a pas même besoin de la connaissance d’un Dieu pour la suivre. D’ailleurs il ne faut pas croire que tous les matérialistes chinois soient athées, puisque tant de pères de l’Église croyaient Dieu et les anges corporels.

Nous ne savons point au fond ce que c’est que la matière : encore moins connaissons-nous ce qui est immatériel. Les Chinois n’en savent pas sur cela plus que nous : il a suffi aux lettrés d’adorer un Être suprême, on n’en peut douter.

Croire Dieu et les esprits corporels est une ancienne erreur