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Numa, n’avaient besoin que Jupiter vînt au bruit du tonnerre annoncer des vérités gravées dans tous les cœurs.

Si je m’étais trouvé vis-à-vis de quelqu’un de ces grands charlatans dans la place publique, je lui aurais crié : « Arrête, ne compromets point ainsi la Divinité ; tu veux me tromper si tu la fais descendre pour enseigner ce que nous savons tous ; tu veux sans doute la faire servir à quelque autre usage ; tu veux te prévaloir de mon consentement à des vérités éternelles pour arracher de moi mon consentement à ton usurpation : je te défère au peuple comme un tyran qui blasphème. »

Les autres lois sont les politiques : lois purement civiles, éternellement arbitraires, qui tantôt établissent des éphores, tantôt des consuls, des comices par centuries, ou des comices par tribus ; un aréopage ou un sénat ; l’aristocratie, la démocratie, ou la monarchie. Ce serait bien mal connaître le cœur humain de soupçonner qu’il soit possible qu’un législateur profane eût jamais établi une seule de ces lois politiques au nom des dieux que dans la vue de son intérêt. On ne trompe ainsi les hommes que pour son profit.

Mais tous les législateurs profanes ont-ils été des fripons dignes du dernier supplice ? non. De même qu’aujourd’hui, dans les assemblées des magistrats, il se trouve toujours des âmes droites et élevées qui proposent des choses utiles à la société, sans se vanter qu’elles leur ont été révélées ; de même aussi, parmi les législateurs, il s’en est trouvé plusieurs qui ont institué des lois admirables, sans les attribuer à Jupiter ou à Minerve. Tel fut le sénat romain, qui donna des lois à l’Europe, à la petite Asie et à l’Afrique, sans les tromper ; et tel de nos jours a été Pierre le Grand, qui eût pu en imposer à ses sujets plus facilement qu’Hermès aux Égyptiens, Minos aux Crétois, et Zalmoxis aux anciens Scythes[1].

  1. Il ne faut pas oublier que cette introduction, autrement dite Philosophie de l’histoire, fut dédiée à Catherine II ; et c’est pourquoi Voltaire finit par un éloge de Pierre le Grand, dont, au reste, il venait d’écrire la Vie. — Dans la première édition (1765), on lit encore ces mots : Le reste manque. L’éditeur n’a rien osé ajouter au manuscrit de l’abbé Bazin ; s’il retrouve la suite, il en fera part aux amateurs de l’histoire. (G. A.)