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En un mot, n’est-il pas raisonnable de suspendre son jugement sur cette étrange aventure si mal constatée ? Il est vrai que Pasquier dit que la mort de Brunehaut avait été prédite par la sibylle.

Tous ces siècles de barbarie sont des siècles d’horreurs et de miracles. Mais faudra-t-il croire tout ce que les moines ont écrit ? Ils étaient presque les seuls qui sussent lire et écrire, lorsque Charlemagne ne savait pas signer son nom. Ils nous ont instruits de la date de quelques grands événements. Nous croyons avec eux que Charles Martel battit les Sarrasins ; mais qu’il en ait tué trois cent soixante mille dans la bataille, en vérité, c’est beaucoup.

Ils disent que Clovis, second du nom, devint fou : la chose n’est pas impossible ; mais que Dieu ait affligé son cerveau pour le punir d’avoir pris un bras de saint Denis dans l’église de ces moines, pour le mettre dans son oratoire, cela n’est pas si vraisemblable.

Si l’on n’avait que de pareils contes à retrancher de l’histoire de France, ou plutôt de l’histoire des rois francs et de leurs maires, on pourrait s’efforcer de la lire ; mais comment supporter les mensonges grossiers dont elle est pleine ? On y assiége continuellement des villes et des forteresses qui n’existaient pas. Il n’y avait par delà le Rhin que des bourgades sans murs, défendues par des palissades de pieux, et par des fossés. On sait que ce n’est que sous Henri l’Oiseleur, vers l’an 920, que la Germanie eut des villes murées et fortifiées. Enfin tous les détails de ces temps-là sont autant de fables, et, qui pis est, de fables ennuyeuses.


liii. — Des législateurs qui ont parlé au nom des dieux.

Tout législateur profane qui osa feindre que la Divinité lui avait dicté ses lois était visiblement un blasphémateur et un traître : un blasphémateur, puisqu’il calomniait les dieux ; un traître, puisqu’il asservissait sa patrie à ses propres opinions. Il y a deux sortes de lois, les unes naturelles, communes à tous, et utiles à tous. « Tu ne voleras ni ne tueras ton prochain ; tu auras un soin respectueux de ceux qui t’ont donné le jour et qui ont élevé ton enfance ; tu ne raviras pas la femme de ton frère, tu ne mentiras pas pour lui nuire ; tu l’aideras dans ses besoins, pour mériter d’en être secouru à ton tour » : voilà les lois que la nature a promulguées du fond des îles du Japon aux rivages de notre Occident. Ni Orphée, ni Hermès, ni Minos, ni Lycurgue, ni