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plus cruels que les Lombards qui s’emparèrent de l’Italie, et que les Visigoths qui régnèrent en Espagne. On voit autant de meurtres, autant d’assassinats dans les annales des Clovis, des Thierri, des Childebert, des Chilpéric, et des Clotaire, que dans celles des rois de Juda et d’Israël.

Rien n’est assurément plus sauvage que ces temps barbares ; cependant n’est-il pas permis de douter du supplice de la reine Brunehaut ? Elle était âgée de près de quatre-vingts ans quand elle mourut, en 613 ou 614. Frédegaire, qui écrivait sur la fin du huitième siècle, cent cinquante ans après la mort de Brunehaut[1] (et non pas dans le septième siècle, comme il est dit dans l’abrégé chronologique, par une faute d’impression) ; Frédegaire, dis-je, nous assure que le roi Clotaire, prince très-pieux, très-craignant Dieu, humain, patient, et débonnaire, fit promener la reine Brunehaut sur un chameau autour de son camp ; ensuite la fit attacher par les cheveux, par un bras, et par une jambe, à la queue d’une cavale indomptée, qui la traîna vivante sur les chemins, lui fracassa la tête sur les cailloux, et la mit en pièces ; après quoi elle fut brûlée et réduite en cendres. Ce chameau, cette cavale indomptée, une reine de quatre-vingts ans attachée par les cheveux et par un pied à la queue de cette cavale, ne sont pas des choses bien communes.

Il est peut-être difficile que le peu de cheveux d’une femme de cet âge puisse tenir à une queue, et qu’on soit lié à la fois à cette queue par les cheveux et par un pied. Et comment eut-on la pieuse attention d’inhumer Brunehaut dans un tombeau, à Autun, après l’avoir brûlée dans un camp ? Les moines Frédegaire et Aimoin le disent ; mais ces moines sont-ils des de Thou et des Hume ?

Il y a un autre tombeau érigé à cette reine, au xve siècle, dans l’abbaye de Saint-Martin-d’Autun, qu’elle avait fondée. On a trouvé dans ce sépulcre un reste d’éperon. C’était, dit-on, l’éperon que l’on mit aux flancs de la cavale indomptée. C’est dommage qu’on n’y ait pas trouvé aussi la corne du chameau sur lequel on avait fait monter la reine. N’est-il pas possible que cet éperon y ait été mis par inadvertance, ou plutôt par honneur ? car, au xve siècle, un éperon doré était une grande marque d’honneur.

  1. Le récit des dernières années de Brunehilde, dit au contraire M. Henri Martin, est la partie la plus claire et la plus satisfaisante de la Chronique de Frédegher. Le Franco-Burgondien Frédegher avait pu être témoin oculaire de ces grands événements dans son enfance. Il écrivit son livre de 650 à 660.