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Romains par leurs lois adoptèrent tous les dieux des Grecs, qui eux-mêmes avaient des autels pour les dieux inconnus, comme nous l’avons déjà remarqué[1].

Les ordonnances des douze Tables portent : « Separatim nemo habessit deos, neve novos ; sed ne advenas, nisi publice adscitos, privatim colunto[2]. » Que personne n’ait des dieux étrangers et nouveaux sans la sanction publique. On donna cette sanction à plusieurs cultes ; tous les autres furent tolérés. Cette association de toutes les divinités du monde, cette espèce d’hospitalité divine fut le droit des gens de toute l’antiquité, excepté peut-être chez un ou deux petits peuples.

Comme il n’eut point de dogmes, il n’y eut point de guerre de religion. C’était bien assez que l’ambition, la rapine, versassent le sang humain, sans que la religion achevât d’exterminer le monde.

Il est encore très-remarquable que chez les Romains on ne persécuta jamais personne pour sa manière de penser. Il n’y en a pas un seul exemple depuis Romulus jusqu’à Domitien ; et chez les Grecs il n’y eut que le seul Socrate.

Il est encore incontestable que les Romains, comme les Grecs, adoraient un dieu suprême. Leur Jupiter était le seul qu’on regardât comme le maître du tonnerre, comme le seul que l’on nommât le Dieu très-grand et très-bon, Deus optimus, maximus. Ainsi, de l’Italie à l’Inde et à la Chine, vous trouvez le culte d’un dieu suprême, et la tolérance dans toutes les nations connues.

À cette connaissance d’un dieu, à cette indulgence universelle, qui sont partout le fruit de la raison cultivée, se joignit une foule de superstitions, qui étaient le fruit ancien de la raison commencée et erronée.

On sait bien que les poulets sacrés, et la déesse Pertunda, et la déesse Cloacina, sont ridicules. Pourquoi les vainqueurs et les législateurs de tant de nations n’abolirent-ils pas ces sottises ? c’est qu’étant anciennes, elles étaient chères au peuple, et qu’elles ne nuisaient point au gouvernement. Les Scipion, les Paul-Émile, les Cicéron, les Caton, les Césars, avaient autre chose à faire qu’à combattre les superstitions de la populace. Quand une vieille erreur est établie, la politique s’en sert comme d’un mors que le vulgaire s’est mis lui-même dans la bouche, jusqu’à ce qu’une autre superstition vienne la détruire, et que la politique

  1. Paragraphe xxvii.
  2. Cic., de Legibus, ii, 8, ex verbis xii Tab.