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Les cérémonies mystérieuses de Cérès furent une imitation de celles d’Isis. Ceux qui avaient commis des crimes les confessaient et les expiaient : on jeûnait, on se purifiait, on donnait l’aumône. Toutes les cérémonies étaient tenues secrètes, sous la religion du serment, pour les rendre plus vénérables. Les mystères se célébraient la nuit pour inspirer une sainte horreur. On y représentait des espèces de tragédies, dont le spectacle étalait aux yeux le bonheur des justes et les peines des méchants. Les plus grands hommes de l’antiquité, les Platon, les Cicéron, ont fait l’éloge de ces mystères, qui n’étaient pas encore dégénérés de leur pureté première.

De très-savants hommes ont prétendu que le sixième livre de l’Énéide n’est que la peinture de ce qui se pratiquait dans ces spectacles si secrets et si renommés[1]. Virgile n’y parle point, à la vérité, du Demiourgos qui représentait le Créateur ; mais il fait voir dans le vestibule, dans l’avant-scène, les enfants que leurs parents avaient laissés périr, et c’était un avertissement aux pères et mères.

Continuo auditæ voces, vagitus et ingens, etc.
Virg., Énéide, liv. VI, v. 426.

Ensuite paraissait Minos, qui jugeait les morts. Les méchants étaient entraînés dans le Tartare, et les justes conduits dans les champs Élysées. Ces jardins étaient tout ce qu’on avait inventé de mieux pour les hommes ordinaires. Il n’y avait que les héros demi-dieux à qui on accordait l’honneur de monter au ciel. Toute religion adopta un jardin pour la demeure des justes ; et même, quand les Esséniens, chez le peuple juif, reçurent le dogme d’une autre vie, ils crurent que les bons iraient après la mort dans des jardins au bord de la mer : car, pour les pharisiens, ils adoptèrent la métempsycose, et non la résurrection. S’il est permis de citer l’histoire sacrée de Jésus-Christ parmi tant de choses profanes, nous remarquerons qu’il dit au voleur repentant : « Tu seras aujourd’hui avec moi dans le jardin[2]. » Il se conformait en cela au langage de tous les hommes.

Les mystères d’Éleusine devinrent les plus célèbres. Une chose très-remarquable, c’est qu’on y lisait le commencement de la théogonie de Sanchoniathon le Phénicien ; c’est une preuve que

  1. Voltaire a, depuis, abandonné cette opinion. Je me dédis, dit-il dans ses Questions sur l’Encyclopédie (refondues dans le Dictionnaire philosophique), au mot Initiation.
  2. Luc, chap. xxiii. (Note de Voltaire.)