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« Ce que j’ai dit en dernier lieu sur les révolutions que tous les grands ouvrages, et surtout les ouvrages de génie, produisent dans une nation, peut s’appliquer dans toute son étendue à l’Essai sur l’Histoire universelle que M. de Voltaire a donné cet hiver en sept gros volumes. Indépendamment du génie qui anime tout ce qui sort de sa plume, j’ai eu l’occasion de remarquer plus d’une fois qu’un des grands services que cet écrivain illustre a rendus à la France et à tous les peuples de l’Europe, c’est d’avoir étendu l’empire de la raison et d’avoir rendu la philosophie populaire. Tous ses écrits respirent l’amour de la vertu et une passion généreuse pour le bien de l’humanité ; mais il n’y en a aucun où cette passion soit portée plus loin que dans cette histoire universelle. On ne pourrait avoir trop mauvaise opinion d’un peuple qui aurait continuellement de pareils ouvrages entre ses mains sans en devenir plus doux, plus éclairé et plus juste. Le bien inestimable que cette histoire ne manquera pas de produire sera donc principalement de faire germer dans nos cœurs, de génération en génération, les principes de justice, d’équité, de compassion et de bienfaisance ; de nous éloigner de toute violence, de cette fureur de persécuter et d’opprimer nos semblables pour avoir d’autres opinions que les nôtres ; d’affaiblir enfin, et s’il est possible, d’anéantir cet esprit intolérant qui a si longtemps ravagé la terre et dont les horribles excès auraient dû, ce me semble, exterminer la race humaine. Le livre de M. de Voltaire n’empêchera point sans doute qu’il n’y ait des guerres, que les grands corps politiques ne s’entre-choquent, que les nations n’éprouvent des révolutions fréquentes. Tel est le sort de cette immense machine, de cette vaste matière toujours en fermentation, qu’elle a besoin pour subsister d’être agitée par des vicissitudes perpétuelles. Mais s’il est permis au genre humain d’espérer quelques jours sereins après des siècles entiers d’orages, ne pourrons-nous pas nous flatter de voir enfin succéder à tant d’horreurs et de cruautés une sorte d’indulgence et de douceur dont des êtres aussi faibles et aussi imparfaits que nous ont tant de besoin, et qui ferait éclore parmi les peuples un esprit d’humanité universel et un droit des gens plus exact et moins rigoureux ?

C’est au lecteur à décider si le Petit Prophète de Boemischbroda (on sait que Grimm publia un ouvrage sous ce nom) fut bon prophète. Après avoir fait une si large part à l’éloge, et plus large encore, car nous n’avons pas tout transcrit, l’auteur de la Correspondance littéraire élève quelques critiques : elles portent principalement sur deux points, sur les jugements de Voltaire par rapport à l’antiquité, jugements que Grimm qualifie de téméraires et sur le ton de panégyrique qui règne dans le Siècle de Louis XIV. Il fait ressortir avec raison la grande différence qui existe entre l’esprit qui anime l’Essai sur l’Histoire et celui qui anime le Siècle de Louis XIV, ouvrages qui, en effet, n’avaient point été composés pour être attachés l’un à l’autre, et qui ont été séparés depuis lors.

Après ce jugement d’un contemporain, curieux à ce titre, nous en donnerons un autre porté à une époque plus récente, très-favorable pour la vraie et complète appréciation du XVIIIe siècle, celui de M. Villemain parlant à la Sorbonne à la fin de la Restauration. L’auteur du Tableau de la littérature française au XVIIIe siècle s’exprime ainsi :

« Cet Essai, que Voltaire a retouché, étendu, enhardi, gâté pendant vingt années, il l’avait entrepris et presque achevé dans la force de l’âge et dans la vive ferveur de ses études si diverses : on le sent presque partout à la correction précise et à l’élégance animée du style. Ce fut à Cirey qu’il en composa la plus grande partie, dès 1740, pour Mme du Chatelet, dont l’esprit mathématique goûtait peu l’histoire. Il y jeta quelque chose de tout ce qui le préoccupait à la fois, sciences exactes, philosophie sceptique, littérature. S’il faut l’en croire même, l’étude comparée de la poésie tenait une très-grande place dans son premier plan. Il avait traduit, dit-il[1], plusieurs morceaux de la poésie arabe, et les plus grands traits de tous les poëtes originaux, depuis le Dante. Mais ce premier travail lui fut dérobé, et il n’en aurait gardé que les vers sur la chute de Barmécide et la traduction de quelques stances de Pétrarque. Nous ne sommes pas certain de cette anecdote. Les vers de Voltaire ne se perdaient pas ; et peut-être confond-il ici, dans un souvenir assez vague, bien des imitations de poëtes anglais et italiens, qu’il destinait d’abord à cet Essai historique, et qu’il a dispersées dans ses autres ouvrages[2].

  1. Dans la Lettre à M. de ***, professeur en histoire. (Mélanges, 1753.)
  2. Voyez tome X, pages 609-611.