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Saint Irénée se livra si pleinement à cette opinion qu’il attribue à saint Jean l’Évangéliste ces paroles : « Dans la nouvelle Jérusalem, chaque cep de vigne produira dix mille branches ; et chaque branche, dix mille bourgeons ; chaque bourgeon, dix mille grappes, chaque grappe, dix mille grains ; chaque raisin, vingt-cinq amphores de vin ; et quand un des saints vendangeurs cueillera un raisin, le raisin voisin lui dira : Prends-moi, je suis meilleur que lui[1]. »

Ce n’était pas assez que la sibylle eût prédit ces merveilles, on avait été témoin de l’accomplissement. On vit, au rapport de Tertullien, la Jérusalem nouvelle descendre du ciel pendant quarante nuits consécutives.

Tertullien s’exprime ainsi[2] : « Nous confessons que le royaume nous est promis pour mille ans en terre, après la résurrection dans la cité de Jérusalem, apportée du ciel ici-bas. »

C’est ainsi que l’amour du merveilleux, et l’envie d’entendre et de dire des choses extraordinaires, a perverti le sens commun dans tous les temps ; c’est ainsi qu’on s’est servi de la fraude, quand on n’a pas eu la force. La religion chrétienne fut d’ailleurs soutenue par des raisons si solides que tout cet amas d’erreurs ne put l’ébranler. On dégagea l’or pur de tout cet alliage, et l’Église parvint, par degrés, à l’état où nous la voyons aujourd’hui.


xxxiii. — Des miracles.

Revenons toujours à la nature de l’homme ; il n’aime que l’extraordinaire ; et cela est si vrai que sitôt que le beau, le sublime est commun, il ne paraît plus ni beau ni sublime. On veut de l’extraordinaire en tout genre, et on va jusqu’à l’impossible. L’histoire ancienne ressemble à celle de ce chou plus grand qu’une maison, et à ce pot plus grand qu’une église, fait pour cuire ce chou.

Quelle idée avons-nous attachée au mot miracle, qui d’abord signifiait chose admirable ? Nous avons dit : C’est ce que la nature ne peut opérer ; c’est ce qui est contraire à toutes ses lois. Ainsi l’Anglais qui promit au peuple de Londres de se mettre tout entier dans une bouteille de deux pintes annonçait un miracle. Et autrefois on n’aurait pas manqué de légendaires qui auraient

  1. Irénée, liv. V, chap. xxxv. (Note de Voltaire.)
  2. Tertullien contre Marcion, liv. III. (Id.)