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une petite place contre une grande armée, ne prédit pas que la place sera prise ?

Il n’était pas bien difficile de sentir qu’on pouvait s’attirer le respect et l’argent de la multitude en faisant le prophète, et que la crédulité du peuple devait être le revenu de quiconque saurait le tromper. Il y eut partout des devins ; mais ce n’était pas assez de ne prédire qu’en son propre nom, il fallait parler au nom de la Divinité ; et, depuis les prophètes de l’Égypte, qui s’appelaient les voyants, jusqu’à Ulpius, prophète du mignon de l’empereur Adrien devenu dieu, il y eut un nombre prodigieux de charlatans sacrés qui firent parler les dieux pour se moquer des hommes. On sait assez comment ils pouvaient réussir : tantôt par une réponse ambiguë qu’ils expliquaient ensuite comme ils voulaient ; tantôt en corrompant des domestiques, en s’informant d’eux secrètement des aventures des dévots qui venaient les consulter. Un idiot était tout étonné qu’un fourbe lui dît de la part de Dieu ce qu’il avait fait de plus caché.

Ces prophètes passaient pour savoir le passé, le présent, et l’avenir ; c’est l’éloge qu’Homère fait de Calchas. Je n’ajouterai rien ici à ce que le savant Van Dale et le judicieux Fontenelle, son rédacteur, ont dit des oracles. Ils ont dévoilé avec sagacité des siècles de fourberie ; et le jésuite Baltus montra bien peu de sens, ou beaucoup de malignité, quand il soutint contre eux la vérité des oracles païens par les principes de la religion chrétienne. C’était réellement faire à Dieu une injure de prétendre que ce Dieu de bonté et de vérité eût lâché les diables de l’enfer pour venir faire sur la terre ce qu’il ne fait pas lui-même, pour rendre des oracles.

Ou ces diables disaient vrai, et en ce cas il était impossible de ne les pas croire ; et Dieu, appuyant toutes les fausses religions par des miracles journaliers, jetait lui-même l’univers entre les bras de ses ennemis : ou ils disaient faux ; et en ce cas Dieu déchaînait les diables pour tromper tous les hommes. Il n’y a peut-être jamais eu d’opinion plus absurde.

L’oracle le plus fameux fut celui de Delphes. On choisit d’abord de jeunes filles innocentes, comme plus propres que les autres à être inspirées, c’est-à-dire à proférer de bonne foi le galimatias que les prêtres leur dictaient. La jeune Pythie montait sur un trépied posé dans l’ouverture d’un trou dont il sortait une exhalaison prophétique. L’esprit divin entrait sous la robe de la Pythie par un endroit fort humain ; mais depuis qu’une jolie Pythie fut enlevée par un dévot, on prit des vieilles pour