Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/100

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

ceux qui aiment les recherches de l’antiquité : c’est la fable de Bacchus.

Ce Bacchus, ou Back, ou Backos, ou Dionysios, fils de Dieu, a-t-il été un personnage véritable ? Tant de nations en parlent, ainsi que d’Hercule, on a célébré tant d’Hercules et tant de Bacchus différents, qu’on peut supposer qu’en effet il y a eu un Bacchus, ainsi qu’un Hercule.

Ce qui est indubitable, c’est que dans l’Égypte, dans l’Asie, et dans la Grèce, Bacchus ainsi qu’Hercule étaient reconnus pour demi-dieux ; qu’on célébrait leurs fêtes ; qu’on leur attribuait des miracles ; qu’il y avait des mystères institués au nom de Bacchus, avant qu’on connût les livres juifs.

On sait assez que les Juifs ne communiquèrent leurs livres aux étrangers que du temps de Ptolémée Philadelphe, environ deux cent trente ans avant notre ère. Or, avant ce temps, l’Orient et l’Occident retentissaient des orgies de Bacchus. Les vers attribués à l’ancien Orphée célèbrent les conquêtes et les bienfaits de ce prétendu demi-dieu. Son histoire est si ancienne que les pères de l’Église ont prétendu que Bacchus était Noé, parce que Bacchus et Noé passent tous deux pour avoir cultivé la vigne.

Hérodote, en rapportant les anciennes opinions, dit que Bacchus fut élevé à Nyse, ville d’Éthiopie, que d’autres placent dans l’Arabie Heureuse. Les vers orphiques lui donnent le nom de Misés. Il résulte des recherches du savant Huet, sur l’histoire de Bacchus, qu’il fut sauvé des eaux dans un petit coffre[1] ; qu’on l’appela Misem, en mémoire de cette aventure ; qu’il fut instruit des secrets des dieux ; qu’il avait une verge qu’il changeait en serpent quand il voulait ; qu’il passa la mer Rouge à pied sec, comme Hercule passa depuis, dans son gobelet, le détroit de Calpé et d’Abyla ; que, quand il alla dans les Indes, lui et son armée jouissaient de la clarté du soleil pendant la nuit : qu’il toucha de sa baguette enchanteresse les eaux du fleuve Oronte et de l’Hydaspe, et que ces eaux s’écoulèrent pour lui laisser un passage libre. Il est dit même qu’il arrêta le cours du soleil et de la lune. Il écrivit ses lois sur deux tables de pierre. Il était anciennement représenté avec des cornes ou des rayons qui partaient de sa tête.

Il n’est pas étonnant, après cela, que plusieurs savants hommes, et surtout Bochart et Huet, dans nos derniers temps,

  1. Voltaire reparle très-souvent de Bacchus et de Moïse : voyez entre autres le chapitre ii de l’Examen important de milord Bolingbroke (dans les Mélanges, année 1767).