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nous avons franchi les ténébreux espaces, et traversé les fleuves immenses de l’Érèbe. » Le chantre aimé des dieux répond : « Nulle demeure fixe en nos heureuses retraites. Nous fréquentons au gré de notre envie les détours des bois toujours frais, les bords fleuris des fontaines, les prairies arrosées par de limpides ruisseaux. Mais vous, si vous cherchez Anchise, venez ; du haut de ces collines, une pente aisée vous conduira vers lui. » À ces mots, il marche devant eux, et d’un tertre élevé, leur montre des champs fertiles, d’agréables jardins, où le héros et sa compagne descendent par un chemin de fleurs.

Anchise considérait alors, dans un vallon écarté, les âmes que rassemblait cette enceinte, et qui devaient remonter un jour sur la terre. Il parcourait d’un œil de complaisance la longue suite de ses descendans ; peuple chéri, dont il pesait dans sa pensée les fortunes diverses, et les vertus, et les hauts faits. Tout à coup il aperçoit Énée, qui s’avance à travers l’émail des gazons. La joie l’emporte ; il s’élance, les bras ouverts ; des pleurs ont sillonné ses joues, et ces mots volent sur ses lèvres : « Te voilà donc enfin ! Ton amour, fidèle aux vœux d’un père, a triomphé de l’Achéron ! Anchise peut contempler son fils, peut entendre encore sa voix, peut lui répondre encore ! J’attendais ta venue : ma tendresse, en t’espérant, comptait et les jours et les heures ; ma tendresse ne m’a point trompé. Sur quelles plages lointaines, sur quelles mers orageuses t’a promené le sort contraire ! Quels périls, ô mon fils, ont éprouvé ta constance ! Que j’ai redouté pour toi les