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héros troyen la rencontre et s’arrête ; ses yeux l’ont aperçue à travers l’obscur crépuscule, comme on voit, ou comme on croit voir, au retour du croissant, l’astre des nuits poindre au sein des nuages. Des pleurs ont mouillé sa paupière, et, d’une voix douce et tendre, il s’exprime en ces termes : « Infortunée Didon ! il est donc vrai ! vous ne vivez plus ! le fer, conduit par vous-même, a pu trancher vos jours ! Hélas ! j’ai causé votre fin tragique. Mais j’en jure par les flambeaux du ciel, par les divinités de l’Olympe, j’en jure par ces noirs abîmes, témoins de mes sermens, ce fut contre mes vœux, ô Reine, que je quittai vos rivages. Les dieux avaient parlé, ces dieux, dont la loi suprême entraîne aujourd’hui mes pas sous ces voûtes profondes, à travers ces lieux de ténèbres et d’horreur : eux seuls m’ont séparé de vous. Qui m’eût dit que mon fatal départ dût porter dans le cœur de Didon cet affreux désespoir ?… Arrêtez ! pourquoi rompre une entrevue si chère ? Qui fuyez-vous ? Déjà le Destin m’appelle, et je vous parle pour la dernière fois ! » Tel, au courroux de l’Ombre indignée, au fier dédain de ses regards, le héros opposait d’affectueux discours, et des excuses mêlées de larmes. Immobile, et gardant un morne silence, elle tient fixés sur la terre ses yeux pleins de fureur ; et sourde, inébranlable au plus touchant langage, elle semble un roc insensible, un marbre inanimé. Enfin elle s’échappe, et s’enfonce d’un air farouche sous de sombres bocages, où Sychée, son premier époux, partage ses douleurs, et répond à son amour. Ému