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faveur à son amante éperdue ! qu’il attende, pour fuir, une saison plus douce et des vents moins contraires ! Non, je ne réclame plus la foi d’un hymen qu’il a trahi : je n’exige point qu’il renonce aux champs heureux du Latium, qu’il immole à Carthage l’empire de l’Ausonie : un léger retard, quelques momens de trêve, le temps de calmer un peu mon délire, voilà tout ce que je veux : peut-être enfin, domptée par le malheur, je saurai souffrir sans murmurer. C’est la seule grâce que j’implore, chère Anne : aie pitié de ta sœur ! Que j’obtienne de toi ce dernier service, et ma reconnaissance n’aura de terme que ma vie. »

Telles étaient ses prières ; telles étaient les tristes plaintes que sa sœur éplorée portait et reportait sans cesse : mais le fils d’Anchise est insensible aux plaintes, est inexorable aux prières : les destins l’emportent ; un dieu ferme aux soupirs l’oreille compatissante du héros. Comme on voit un vieux chêne, durci par les ans, lutter au sommet des Alpes contre les vents conjurés, quand leur impétueuse haleine, assiégeant tour à tour et sa tête et ses flancs, menace de le renverser : l’air siffle, le tronc battu gémit, et son feuillage sème au loin la terre de ses débris épars : mais ferme sur son roc, l’arbre de Jupiter surmonte la tempête ; et autant sa cime altière s’élève dans les cieux, autant ses racines profondes s’enfoncent dans les enfers. Ainsi le magnanime Énée se voit assailli de larmes, de sanglots ; son grand cœur souffre en secret d’un pénible combat : mais vainement