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échevelée la ville toute entière ; pareille à la Bacchante ivre du dieu qui la possède au jour sacré des mystères, quand les cris d’Évohé l’appellent aux orgies triennales, et qu’elle entend le Cythéron mugir de hurlemens nocturnes. Enfin elle rencontre Énée ; son dépit s’exhale en ces termes :

« T’es-tu flatté, perfide, de pouvoir dissimuler un forfait si noir, et de fuir Carthage à l’insçu de sa reine ? Quoi, ni mon amour, ni la foi que tu m’as jurée, ni mon affreux trépas qui suivra ton parjure, rien ne t’arrête ! Que dis-je ? c’est sous le signe des hivers que tu déploies tes voiles ; c’est au milieu des aquilons que tu voles affronter les mers, cruel ! Eh pourquoi ? pour courir après des bords étrangers et des demeures inconnues ? Ah ! quand la superbe Troie serait debout encore, irais-tu chercher Troie à travers les flots en courroux ? Est-ce moi que tu fuis ? Par ces pleurs qui coulent de mes yeux, par ta main que j’embrasse (unique ressource, hélas ! qu’aient encore mes douleurs), par les doux nœuds qui nous unirent, par ce bonheur trop court d’un hymen commencé ; si tu me dois quelques faveurs, si ma tendresse eut pour toi quelques charmes ; vois, je t’en conjure, vois l’abîme de maux où me plonge ton départ ; et par pitié du moins (si la pitié peut encore t’émouvoir), abjure un horrible projet. Pour toi j’ai méprisé la ligue des peuples de la Libye et des tyrans Nomades : pour toi j’ai bravé la haine des Tyriens jaloux : pour toi encore, j’ai sacrifié l’honneur, et ce trésor qui m’égalait aux dieux, l’antique renom