Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 6.djvu/305

Cette page a été validée par deux contributeurs.
[manoir]
— 302 —

larges fossés[1]. Cependant, dès le XIIIe siècle, la distinction entre le château et le manoir fut moins tranchée en Angleterre que de ce côté-ci du détroit. Beaucoup de châteaux anglais de cette époque seraient pour nous de grands manoirs en ce qu’ils ne possèdent pas les défenses qui constituent chez nous le château. Les châteaux d’Aydon (Northumberland) de Stokesay (Shropshire)[2] seraient, en France, classés parmi les manoirs, et celui d’Aydon particulièrement est un des plus complets et des plus vastes que l’on puisse voir. Il comprend un corps de logis principal à trois étages avec ailes, des cours et un jardin enclos de bonnes murailles. Ce manoir est crénelé, mais ne possède ni tours ni donjons. Les châteaux les plus forts en Angleterre conservent, sauf de rares exceptions, une apparence de maison de campagne qui les distingue de nos grandes résidences féodales, telles que Coucy, par exemple, ce qu’explique l’état intérieur du pays depuis le XIIIe siècle.

Plusieurs des châteaux de la Guienne, bâtis sous la domination anglaise, bien qu’ils conservent, dans leurs détails, tous les caractères dé l’architecture française de la fin du XIIIe siècle et du commencement du XIVe, présentent cette particularité de rappeler les dispositions des grands manoirs anglo-normands. Il suffit, pour s’en assurer, de feuilleter l’excellent ouvrage que publie sur ces édifices M. Léo Drouyn[3]. Logis carrés, avec enceintes, absence de tours flanquantes, bâtiments percés sur le dehors, basses-cours entourées de murs, fossés extérieurs. Plans irréguliers comme ceux de la villa romaine, services séparés les uns des autres et formant autant de corps de bâtisses. Les Anglais ont conservé, dans les dispositions des maisons de campagne qu’ils élèvent aujourd’hui, ces traditions du moyen âge, ne s’en trouvent pas plus mal et appliquent sans difficulté ces principes vrais à la vie moderne. Nous reconnaissons volontiers que les Anglais sont nos maîtres en fait de confort (ils ont trouvé le mot), et nous répétons sur tous les tons que l’architecture du moyen âge ne peut se prêter à nos habitudes modernes. Il y a là une de ces contradictions si nombreuses dans les jugements que nous portons en France à propos des choses d’art.

Déjà, dans le château du moyen âge, on reconnaît que les services divers occupent la place convenable, prennent leur importance relative sans que les architectes se soient autrement préoccupés des questions de symétrie. Mais dans le château la raison militaire imposait souvent des distributions qui ont pu contrarier ou modifier certaines habitudes de bien-être (voy. Château) ; il n’en est pas ainsi dans le manoir. Là il s’agit seulement de satisfaire aux besoins et aux goûts de l’habitant. La question de défense est accessoire ; le manoir n’est qu’une maison de campagne suffi-

  1. Hist. du diocèse de Paris, Lebeuf, t. XIV, p. 324.
  2. Domest. archit., thirteenth century, chap. IV.
  3. La Guienne militaire, pendant la domination anglaise, par Léo Drouyn. Bordeaux.