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Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 5.djvu/499

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[flore]
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premiers jours du printemps ? M. Woillez, auteur d’une brochure fort intéressante sur ce sujet[1], n’hésite pas à voir dans cette imitation des plantes aroïdes une idée symbolique de la puissance. Il voit là un reste du paganisme, et s’exprime ainsi[2] : « Je pense que le gouet, type actuel de la famille botanique des aroïdes, ou une autre plante du même genre[3], devint, en quelque sorte, le phalle transfiguré par le christianisme. La simple appellation rustique de la première plante dans certains lieux de la Picardie, et notamment dans les environs de Clermont (Oise), a suffi pour me suggérer d’abord cette opinion. Je savais que ce végétal, caché sous les bois humides et ombragés, bizarre dans ses formes extérieures, était en grand crédit parmi les magiciens et les enchanteurs du moyen âge, lorsque j’appris sa dénomination la plus vulgaire. Cette qualification correspond aux mots latins presbiteri phallus ; le spadice enveloppé de sa spathe verte est encore appelé vicaire, tandis que, au moment de la fécondation, et lorsque ce spadice a pris une teinte violette, c’est un curé… Le gouet, que l’on pourrait appeler le phalle végétal, est une des premières plantes qui annoncent le retour de la végétation, ou, comme le phalle proprement dit, le réveil de la nature ; il peut bien être l’expression ou l’emblème de la puissance génératrice impérissable, puisque, chaque année, sans culture préalable, on le voit percer la terre, puis disparaître après la fructification, pour reparaître après l’hiver suivant. Mais il y a plus : de même que le phalle, il a été figuré comme l’attribut de la puissance en général, ce qui prouverait son identité avec lui… » M. Woillez rappelle à propos la notice du docteur Colson[4] sur une médaille de Julia Mamée, au revers de laquelle on voit Junon tenant un phallus d’une main et un lis de l’autre, et il est à remarquer, en effet, que les premiers sceptres portés par des rois ou même la Vierge sainte sont terminés par une fleur d’arum ou une fleur de lis assez semblable à celle que nous avons donnée plus haut (fig. 10) ; seulement M. Woillez ne voit dans ces ornements que l’imitation des plantes aroïdes. Je pense qu’on y trouve et l’arum et l’iris (flambe) ; quelquefois même, comme dans l’ornement (fig. 13), un mélange des deux plantes printanières. Il ne nous paraît pas, toutefois, que l’on puisse, dans l’état des connaissances actuelles, donner comme des faits certains l’influence de ces traditions païennes d’une haute antiquité dans les arts du moyen âge.

Si la flore sculptée romane mêle aux derniers débris des arts romains des inspirations nouvelles provoquées par l’observation des plantes printanières des bois, elle subit aussi l’influence des arts de l’Orient. Pendant

  1. Iconog. des plantes aroïdes figurées au moyen âge en Picardie, et considérées comme origine de la fleur de lis de France. Amiens, 1848.
  2. Page 41.
  3. L’iris, comme nous venons de le faire voir, a servi de type aux sculpteurs romans.
  4. Mémoires de la Société des antiq. de Picardie, t. VIII, p. 245.